Charline Vanhoenacker: "L’humour politique, c’est suspect"

Dans une actualité où les humoristes marchent sur des œufs, Charline Vanhoenacker publie Aux vannes, citoyens! Histoire de montrer qu’elle n’est pas là pour ne pas rigoler.

Charline Vanhoenacker
Charline Vanhoenacker. © BelgaImage

Chaque matin sur France Inter, peu avant 8 heures, elle parle à deux millions et demi d’auditeurs. Chaque matin, la journaliste belge fait sauter et tressauter les brosses à dents élec­triques de leur support, provoque rire (et éclaboussures de café) ou étranglement au croissant. Chaque après-midi, elle remet ça, flanquée de ses complices, Alex Vizorek et Guillaume Meurice, qui l’accom­pagnent dans Par Jupiter qu’elle présente et produit. Elle dit n’avoir aucune influence (“nos billets d’humour ne changent pas le cours des choses et n’ont aucun poids sur les décisions du monde”), ce qui ne l’empêche pas d’avoir son mot à dire lorsqu’il s’agit de débusquer l’absurdité du système politique ou de pointer ceux qui avancent masqués.  “La direction? J’ai dû être appelée trois fois en huit ans, c’est peu”, explique celle qui, inlassablement, est interrogée sur son métier, sa pratique et ses limites. Charline Vanhoehacker, fille prodigue de La ­Louvière, livre Aux vannes, citoyens!, un essai qui ausculte la mécanique intellectuelle du rire poli­tique dont le volume sonore a augmenté depuis le début de la campagne présidentielle.

Cette campagne présidentielle française est-elle plus difficile à commenter que la précédente?
Charline Vanhoenacker  –
Non, pas spécialement. Une campagne présidentielle, c’est toujours une période plus excitante parce qu’il y a plus d’intérêt pour la chose politique. Ils surjouent tous et ils font des conneries, donc une présidentielle, ça réinstalle un petit théâtre politique. Ce qui est un peu plus difficile cette fois, c’est qu’il n’y a pas un parti xénophobe mais deux… Et sur ce théâtre, pour cette campagne, les personnages sont peut-être un peu moins intéressants, même si Yannick Jadot est bien installé dans le paysage et Fabien Roussel a une dimension émergente. Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, ça fait un moment qu’on les voit, c’est plus dur de se renouveler à leur sujet. Lors de la campagne précédente, il y a un personnage intéressant qui est apparu: Emmanuel Macron. Cette fois, il est moins neuf, mais on a toujours du mal à cerner qui il est ­vraiment. Quant à Zemmour, on est parti très loin…

Qu’est-ce qu’ils font comme conneries, les politiques?
Ça peut être une faute politique, une faute de communication.  En période de campagne présidentielle, il y a une surreprésentation et surmédiatisation des politiques et donc ils sont plus susceptibles de faire plus d’erreurs, et ça alimente notre moulin – sachant que l’humoriste prend toujours en priorité pour cibles des politiques qui ont fauté. Un politique qui ne faute pas, c’est difficile de faire un billet satirique sur lui.

Dans votre livre, vous écrivez: “Rien de tel qu’une bonne guerre pour bien rire”. Vous voilà malheureusement comblée…
Je ne peux pas dire ça. D’autant que la seule pauvre vanne que j’ai fait sur l’événement le jour du déclenchement de la guerre, un dessinateur très en vue, Joann Sfar, l’a prise au premier degré et a dit que c’était la honte.  Je reste persuadée qu’en temps de guerre, il faut continuer à faire de l’humour. Le meilleur exemple c’est Charlie Chaplin et Le dictateur… Le matin de l’invasion de l’Ukraine, dans une matinale qui ne parlait que de la guerre, j’ai fait mon billet sur les parrainages en vue de la présidentielle. J’ai fait exprès de dire “Bon, la guerre, ça va un moment mais il y a plus important dans la vie”…

Il faut encore expliquer l’humour?
Cela fait dix ans qu’on me pose les mêmes questions: “peut-on rire de tout?”, “est-ce qu’il y a un humour belge?”, “est-ce qu’il y a un humour de gauche?”… Je fais un métier où on doit tout le temps s’expliquer, et on donne souvent à l’humoriste une responsabilité énorme qu’il n’a pas. Des philosophes et des écrivains ont commencé à dire que le rire est “une dictature”, “le bras armé de la bien-pensance”. La façon dont on aborde notre métier ferait penser qu’on trouble l’ordre public. J’ai écrit ce livre pour qu’on me foute la paix, en espérant qu’on arrête de me demander si on peut rire de tout. À cette question, chacun a sa réponse et doit se faire sa propre réponse.

Pourtant, rire des politiques, c’est habituel…
L’humour politique, c’est comme le temps – tout le monde sait ce que c’est, mais personne ne peut le définir. L’humour politique, c’est suspect. On veut savoir d’où il vient: s’il est de gauche, s’il est vegan, s’il mange de la viande le lundi… L’humour, on le pratique tous, mais c’est comme une sous-culture, comme s’il n’était pas digne d’études universitaires.

En septembre, avant qu’il ne se déclare candidat à la présidentielle, vous avez tourné une vidéo où on vous voit dessiner une moustache à la Hitler sur une affiche d’Éric Zemmour.  Comment avez-vous géré le bad buzz qu’a déclenché cette vidéo?
J’ai reçu beaucoup d’invectives et de menaces, mais quand il m’arrive ce genre de choses – être menacée, être obligée de m’expliquer -, j’ai plutôt tendance à minimiser et à mettre ça à distance. Ce qui m’a un peu plus heurtée, c’est de devoir m’expliquer longuement auprès de ma direction et la présidence de Radio France alors que ce n’était qu’une blague potache à propos d’un homme condamné pour incitation à la haine. Là, je me suis dit “au pays des Lumières, il n’y a plus la lumière à tous les étages”.

Sur le même sujet
Plus d'actualité