Raphaël Enthoven: "Je suis un enfant d’Orwell"

Philosophe vedette, Raphaël Enthoven publie Krasnaïa, fable animalière sur le pouvoir. D’où cette interview “bestiale”.

Raphaël Enthoven
Raphaël Enthoven. @ Belgaimage

Krasnaïa met en scène une société gérée par des animaux. Dans le genre “les animaux nous parlent”, vous préférez George Orwell, auteur de La ferme des animaux, La Fontaine ou Walt Disney?
Je suis un enfant d’Orwell et de La Fontaine. Quant à Walt Disney, je suis comme tout le monde, j’ai passionnément regardé les premiers dessins animés. Le livre d’Orwell (paru en 1945 – NDLR), on peut le lire comme une histoire marrante d’animaux qui ­prennent le pouvoir dans une ferme ou, au second degré, comme une parabole sur l’Union soviétique.

Quel est le dessin animé de Walt Disney le plus philosophique?
Les plus propices à la réflexion sont ceux qui n’ont pas peur de montrer des catastrophes: la mort de la mère dans Bambi et la mort du père dans Le roi lion. Dans les deux cas, le choc de ces deux disparitions – quel que soit l’âge auquel on les regarde – est constamment propice à la réflexion car, à mon sens, il n’y a de réflexion sérieuse que celle qui assume la possibilité de perdre des êtres qu’on aime. En cela, les dessins animés Disney sont importants.

La pandémie est présente dans votre récit par la circulation d’un virus qui se transmet par les flatulences…
Ben oui… C’est difficile de vous dire pourquoi j’ai écrit ça, mais ça s’est ­présenté à moi de cette manière-là. Ça me permettait aussi de jouer avec la contrainte caudale, c’est-à-dire l’obligation faite à certaines renardes de vivre queue baissée et, dans le livre, vivre la queue baissée sera une mesure pour se protéger du virus.

Quand on lit la description de votre monde animalier, on se dit que vous auriez pu être zoologue ou vétérinaire… 
Pas du tout. Je suis un amateur, quelqu’un qui ne connaît pas grand-chose et quelqu’un qui aime ça passionnément. Je suis celui qui s’autorise à employer un lexique qu’en réalité il ne maîtrise pas du tout.

Quel est votre animal préféré dans l’Arche de Noé?
L’homme.

Quel est votre animal préféré sur terre?
Le chat. Je ne connais rien de plus gracieux, subtil, charmant, profond, indifférent et intéressant.

Les animaux auraient-ils pu inventer les réseaux sociaux?
Non. Mais les piaillements des hirondelles, les miaulements intempestifs, les aboiements furieux, les braiements – tout cela est idéal pour décrire le vacarme des réseaux sociaux, cette fausse agora où les gens croient discuter en s’engueulant.

Mangez-vous des animaux?
Oui, mais pas tous. Je suis carnivore, et je n’ai pas le sentiment d’être hostile à celui que je dévore. En revanche, j’ai un rapport éthique à la consommation de viande, je suis moins indifférent à l’origine de la viande et à la façon dont elle a été produite.

Votre livre précédent Le temps gagné dans lequel vous dévoiliez beaucoup de choses de l’intimité de votre famille a créé un beau boxon médiatique. Dans quel état en êtes-vous sorti?
Le nombre de choses dans la vie dont on se dit qu’on pourrait les faire et que, finalement, on ne fait pas car on y voit plus d’emmerdes que de bénéfices… Toutes ces choses auxquelles on renonce supposent le regret avec lequel on est contraint de vivre… Eh bien, quand j’ai écrit ce livre, j’ai fait le contraire: je suis allé au bout d’une démarche, et depuis ce jour-là, pour moi, le monde est neuf.

Krasnaïa, L’Observatoire, 423 p.

Sur le même sujet
Plus d'actualité