On a lu le nouveau livre de Michel Houellebecq

Le livre le plus attendu de la rentrée est signé Michel Houellebecq. anéantir sort le 7 janvier, réactive le monde de son auteur là où on l’avait laissé, mais tend une image étonnamment plus romantique du romancier le plus lu et le plus traduit en Europe.

Michel Houellebecq sort anéantir
Michel Houellebecq. © BelgaImage

C’est l’événement médiatique de cette fin d’année. Mais l’annonce de la parution – le 7 janvier – d’un nouveau roman de Michel Houellebecq n’arrive jamais seule. Elle s’accompagne toujours d’infos qui alimentent l’attente et finissent par créer une atmosphère à la limite de l’hystérie. Le livre s’appelle anéantir qui, dans l’urgence de l’époque, ne s’encombre pas de majuscule. Sa maison d’édition, Flammarion annonce un premier tirage de 300.000 exemplaires – c’est beaucoup, mais c’est normal pour Houellebecq qui réussit des scores de ventes faramineux un peu partout dans le monde, à commencer par l’Italie et l’Allemagne où il est vénéré comme une idole.

Flammarion annonce tenter d’arrêter la diffusion de copies pirates qui circulent depuis plusieurs semaines sur des sites proposant une version PDF de très bonne qualité, dit-on. Flammarion a procédé aux envois vers les médias entre le 17 et le 20 décembre, livrant aux journalistes un exemplaire de l’ouvrage, mais aussi une lettre signée de la directrice du service de presse qui précise que “Michel Houellebecq ne donnera pas d’entretien, ni à la presse écrite, ni à la presse audiovisuelle.” Plus que tout, la maison d’édition demande aux critiques de respecter l’embargo (fixé au jeudi 30 décembre) “par respect pour les lecteurs.” Flammarion, en revanche, n’a jamais communiqué sur le poids du livre: anéantir fait 734 pages…

Cyber attaques et attentats

Il faut donc du temps pour s’installer dans cette histoire qui démarre – et se poursuit vaguement – comme un thriller politique, du genre à la mode, façon page-turner. En novembre 2026, les experts de la DGSI – Direction générale de la sécurité intérieure – sont confrontés à une série d’attaques informatiques hypersophistiquées et d’attentats commandés par un mystérieux groupe dont l’ambition est de déstabiliser le système. Parmi les vidéos mises en ligne, il y a celle – épouvantable malgré le montage – de la décapitation de Bruno Juge, ministre de l’Économie français, prêt à entrer sur le ring de la présidentielle en 2027.

Parmi les attentats, on dénombre l’explosion en mer d’un porte containers chinois et l’incendie d’une banque de sperme au Danemark. Au centre de récit, Paul Raison – bras droit de Bruno Juge et homme malheureux dans un mariage qui fait chambre et frigo à part. La description de la situation maritale lamentable dans laquelle sont englués Paul et Prudence commence d’ailleurs par le divorce de leur régime alimentaire – elle, passée au véganisme; lui, fixé sur sa consommation de pâtés et de charcuterie…

anéantir de Michel Houellebecq

La surprise: un roman familial

La surprise du livre réside dans le déplacement de son point de mire. L’observation acerbe des stratégies et des enjeux politiques d’une campagne électorale – ce qu’anéantir est aussi – glisse doucement mais sûrement vers un roman familial classique – ce qu’anéantir est surtout. Car Paul – en plus d’avoir une épouse fantôme dont il aperçoit la silhouette au bout du couloir de l’appartement qu’il partage avec elle – a également un père, une belle-mère, une sœur et un frère. L’AVC dont est victime le père – Édouard, un ancien de DGSI -, le coma dans lequel il est plongé et son retour à la vie dans un état catatonique préfigurant son avenir d’invalide sont autant d’événements qui attirent tous les membres du clan à son chevet.

Dans un décor provincial – tout se passe dans la campagne du Beaujolais, loin des prises de tête du microcosme parisien –s’installe une organisation de protection du père où chacun a son rôle à jouer. Paul (au taquet dans la mise sur orbite de Bruno Juge en possible candidat dans la course à l’Élysée), mais aussi Cécile (sa sœur catholique, excellente cuisinière), Hervé (le mari de Cécile, notaire au chômage toujours attiré par les groupes identitaires), Aurélien (le frère arrivé comme un accident, spécialiste de la tapisserie du Moyen Âge, prisonnier d’un mariage toxique avec une journaliste qui se la raconte), Madeleine (la compagne d’Édouard qui donnerait ses deux reins pour voir Édouard cligner des yeux et émettre un son.)

Houellebecq n’est pas un Bisounours

Michel Houellebecq – qui choisit comme double Paul – décrit l’horreur de la maladie, le scandale d’une fin de vie. Il profite de l’occasion pour pointer le traitement réservé aux aînés dans les hôpitaux et dans les maisons de repos. Il en profite aussi pour se positionner sur la question de l’euthanasie… Mixant les aventures banales d’une famille aux prises avec la déchéance du patriarche et le bombardement des courants de pensées dans une société désaxée, Michel Houellebecq fait son coming-out de grand romantique. Sans vouloir confisquer le charme de la lecture aux futurs lecteurs (pensons à la lettre envoyée par le service de presse de Flammarion), celui qu’on a toujours présenté comme le champion du cynisme se penche sur la réparation d’histoires d’amour qu’il aurait jadis qualifié de “merdiques.”

Mais rassurons les fans de base, Michel Houellebecq n’est pas devenu un adepte de la secte des Bisounours. Du Michel Houellebecq originel, on retrouve dans anéantir son ton monocorde (monotone, diront certains), son humour désespéré (qui s’attaque à toutes les modes de l’époque – le véganisme, la philosophie bobo – mais aussi aux journalistes devenus des interlocuteurs inutiles, bêtes et athlètes de l’approximation – merci pour le compliment!), son obsession de la misère sexuelle et des prostituées (même s’il s’est calmé sur le sujet), son regard énervant sur la communauté musulmane (même s’il a sérieusement actionné le mode pédale douce.) On retrouve le Michel Houellebecq sans pitié – pessimiste et triste – qui décrit “le monde humain […] composé de petites boules de merde égotistes.”

anéantir, Michel Houellebecq, Flammarion, 734 p.. Parution : le 7 janvier.

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