Const, mon grand frère: "Il faut parler des morts"

Avec Const, mon grand frère, le jeune Belge Charles Didisheim livre un premier essai, sans filtre, sur la mort et le deuil. Rencontre.

Const mon grand frère
Charles et son grand frère Constantin. © Charles Didisheim

Charles Didisheim a perdu son grand frère Constantin, 25 ans, emporté par une avalanche en 2017. Lorsqu’il apprend cette terrible nouvelle, le cadet est à l’autre bout du monde, à Suzhou, en Chine, seul dans sa chambre d’hôtel. S’ensuit un périple de 40 heures pour retrouver sa famille, à qui il manquera désormais un pilier. Durant ce cauchemar éveillé, seules la musique et l’écriture parviennent à l’apaiser.

Tout au long de son deuil, ce jeune homme de 27 ans, désormais " plus âgé " que son aîné, a mis ses émotions et ses craintes sur papier, de la cérémonie de funérailles à son voyage entrepris sur les lieux du drame. De ses écrits ressortent également des souvenirs parfois futiles, mais représentatifs de leur complicité de frères, l’héritage que " Const " a pu laisser ou encore de drôles de signes depuis son départ. Cinq ans plus tard, ce qui était, à la base, un exercice personnel d’extériorisation face au deuil est devenu un livre. Bouleversant, sincère et éclairant.

Tu énumères au début de ton livre les commémorations de Constantin depuis son décès. Ce livre en est une autre?
Oui, bien entendu. Ce livre me permet de faire exister Const, ou du moins de ne pas l’oublier et de ne pas taire son nom. Il me permet de continuer à faire parler de lui et d’échanger à son propos. Et ainsi, de récolter de nouvelles anecdotes que d’autres ont vécues avec lui. Mais je dirais aussi que ce bouquin est une célébration. Il célèbre l’existence sur terre de Const, vue par son cadet, et la fraternité.

Écrire ce livre était, pour toi, un exutoire pour surmonter cette mort si brutale et injuste. Qu’espères-tu qu’il soit pour celles et ceux qui le liront – et qui ne connaissent pas ton grand frère?
Je pense et j’espère que la lecture de mon récit permettra de redonner confiance à celles et ceux qui auraient à vivre pareil chaos car il retrace certaines étapes et moments de vie du deuil. Aussi, il souligne les trucs et astuces concrets qui m’ont fait du bien et qui m’ont permis de me reconstruire et d’être heureux à nouveau. Il explique qu’il y a moyen, selon moi, de faire d’une perte si importante, une force et que le temps nous apprend à aborder le manque et la tristesse autrement.

C’est d’ailleurs mon objectif second en publiant mon livre. Le premier est de ne pas oublier Const et de le célébrer. Mais le second est de permettre a qui bon lui semble, compagnons d’infortune ou non, d’avoir une illustration que l’on peut sortir de l’affliction et de ce trou noir dans lequel on est plongé si brutalement.

Et pour ceux qui n’ont ni connu Const ni pareille expérience, j’ai voulu que mon récit puisse les inviter à comprendre, en partie, ce que l’endeuillé traverse afin de vulgariser le sujet de la mort et du deuil. Et aussi, les faire profiter encore plus de la vie car c’est avant tout une belle histoire de frères.

La mort est encore aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales, un tabou, tout comme le deuil. Pourquoi faut-il, selon toi, parler de la mort et des morts?
Il faut parler des morts car, comme m’a très justement dit Francis Van de Woestyne (éditorialiste de La Libre, ndlr) après avoir lu mon récit, " les morts ne meurent vraiment que lorsqu’on les oublie ". Il est important de ne pas les oublier, honorer ce qu’ils ont été pour nous et ce qu’ils nous ont apporté.

A côté, il faut parler de la mort car on va tous y passer et on va tous perdre quelqu’un de cher. Plus on l’accepte, plus on pourra célébrer la vie de celles et ceux qui nous quittent. En rendant à la mort la place dans la vie. Car " parler de ses peines, c’est déjà se consoler ", disait Camus. Je regrette d’être tombé d’aussi haut en perdant Const, tout simplement parce que j’ai été si peu préparé.

À la fin de ton bouquin, tu proposes une série d’astuces, basées sur ton expérience, pour vivre sans un être cher. Quels conseils as-tu reçus qui t’ont aidé durant ton deuil?
Je me rappelle de deux discussions en particulier. La première a lieu par SMS durant mon rapatriement de Chine vers l’Europe. Un pote proche qui avait, lui aussi, perdu son grand frère quelques années auparavant m’a dit qu’il était important d’aller voir le corps de Const, que ça sera un moment important pendant lequel m’attarder au nécessaire. Bien qu’il ne restait plus que l’enveloppe corporelle de Const ce fut, en effet, un moment capital dans mon deuil qui me permet de me reconstruire car, en effet, ce fut essentiel de lui dire au revoir et de prendre mon temps avec lui. Je n’aurais pas pu avancer sans le voir de mes yeux.

Une semaine plus tard a eu lieu la cérémonie funéraire. Je ne savais pas où me mettre, ni mon rôle, ni comment m’habiller ou si je devais me raser ou pas. J’étais perdu parmi des codes et vieilles traditions funéraires que je ne connaissais pas. J’étais touché par le nombre impressionnant de gens venus nous soutenir, mais la foule m’intimidait et je ne le supportais pas bien. Mon oncle qui s’en est aperçu m’a secoué. Il m’a rappelé que c’était MON frère qui était parti et que je pouvais faire tout ce que je voulais. Qu’il n’y avait pas de code ou de règle à suivre. Et depuis c’est la seule règle que je suis, de ne pas suivre les codes qui me mettent mal à l’aise. Cela m’a redonné confiance dans la manière d’aborder cette épreuve et ça m’a libéré du poids du regard des autres. Je me suis senti libre de faire mon deuil comme je l’entendais. Si je publie mon livre aujourd’hui, alors que certains relecteurs m’ont déconseillé de livrer des ressentis trop intimes, c’est probablement encore suite à ce conseil. Je suis maître de mon deuil et je m’ouvre comme je le souhaite.

Qu’aurait dit Const à propos de ce livre?
Je me le suis demandé tout le long du processus de réalisation de ce livre. Et si il y a bien une personne dont j’aimerais avoir l’avis si j’avais à écrire un livre ou à créer quoi que ce soit, c’est bien celui de Const. Ce qui sera difficile… Mais le connaissant, il commencerait par dire que rien n’est vrai et qu’il ne faut surtout pas me lire. Il contredirait tout ce que j’ai décrit. Il aimait toujours faire l’avocat du diable, challenger et pousser dans ses retranchements son interlocuteur.

Mais au fond, je suis persuadé qu’il serait très touché – c’est d’ailleurs pour ça que j’ai décidé de le faire. Il aimait bien les histoires, les scénarios. Il aimait les vivre et aussi les raconter. Et puis il aimait bien qu’on parle de lui. Bien qu’il serait réticent dans un premier temps, profondément, je pense qu’il serait touché, impressionné de ma démarche et du travail accompli. Il serait fier je pense aussi, enfin ça c’est surtout ce que j’espère.

Const était touchant, anticonformiste et avait la dérision aiguisée. Comme, je pense, l’est mon récit. Donc je crois qu’il s’y retrouverait.

Const, mon grand frère mort dans une avalanche, Charles Didisheim, éditions Marque Belge, 120 p.
Soirée caritative de dédicace au profit du Fonds Erasme et lancement chez Librairie Filigranes (avenue des Arts) le jeudi 2 décembre à 20h. 

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