Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo: “Ne nourrissons pas le crocodile”

L'avocat de Charlie Hebdo publie Le droit d’emmerder Dieu. Au service de la liberté d’expression mais aussi des musulmans qui ne penseraient pas “comme il faut”.

Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo: “Ne nourrissons pas le crocodile”
@ Belgaimage

Maître Malka est un homme enthousiaste, actif, enjoué. La petite cinquantaine, mince, ­costume noir bien coupé, chemise blanche, sans ostentation. Il fume sur le trottoir avec son portable rivé à l’oreille. Il marche en rond au rythme de la conversation. Avec un peu d’attention, on décèle qu’il n’est pas le seul à vivre ces échanges téléphoniques. Un homme à quelques mètres de lui surveille, discrètement, chacun des gestes de l’avocat. Cet homme est un policier appartenant au Service de la protection (SDLP). Depuis 2015, Richard Malka bénéficie de cette protection policière. Parce que Richard Malka est l’homme qui a rédigé en 1992 les statuts de Charlie Hebdo, au moment de la relance du titre. Richard Malka est, depuis, l’avocat de l’hebdomadaire, qu’il a représenté lors du procès des attentats de janvier 2015, en septembre. Aujourd’hui, dans cet hôtel du centre de Bruxelles, c’est cette plaidoirie qu’il vient ­présenter. Elle a été éditée sous la forme d’un petit livre. Formidable, mais d’évidence dangereux. Son titre: Le droit d’emmerder Dieu.

Est-ce plus risqué d’emmerder Dieu aujourd’hui qu’il y a dix ans?
En tout cas ça reste très ­compliqué. C’était très paradoxalement un droit acquis. Un droit acquis d’une haute et longue lutte qui a duré des siècles contre les Églises qui n’accordaient aux hommes que bien peu de liberté. On a cru que ce droit était acquis pour toujours. Mais en fait, il n’en est rien. Et s’il y a un propos dans ce livre, c’est celui-là. La liberté d’expression est un combat permanent à mener pour la préserver. Cette idée vient d’être célébrée par le prix Nobel de la paix décerné cette année à des journalistes.

Il y a dix ans, ce garde du corps, il aurait été là?
C’est bien possible. Pour nous, ça a commencé avant les attentats, après les publications de ­Mahomet, vers 2007. À partir de ce moment-là, c’est devenu tendu. Alors, oui, la protection ­rapprochée a d’abord concerné les caricaturistes. Et ensuite les avocats des caricaturistes…

Mais vous rappelez que les caricatures qui ont provoqué la fureur d’une partie du monde islamique n’ont pas été dessinées par des caricaturistes…
Effectivement. Le journal danois Jyllands-Posten publie des caricatures de Mahomet pour une raison particulière. Son rédacteur en chef a été correspondant à Moscou à la fin de l’Union soviétique. Il a vu la censure, il a vu le Goulag. En 2005, il est interpellé par un fait éditorial. Un écrivain danois ne parvient pas à trouver un illustrateur pour l’aider à composer un Coran illustré. Personne. Alors qu’il s’agit d’un projet pédagogique. Il se dit que ce n’est pas possible… En réaction, le journal invite donc 40 artistes à donner la vision qu’ils ont de ­Mahomet. Douze dessinateurs répondent et leurs dessins sont publiés le 30 septembre 2005. Cela provoque quelques mécontentements, il y a une petite manifestation de 3.000 personnes à Copenhague, mais rien de massif ni de radical. Un mois plus tard, ces douze carica­tures sont publiées, en plein ramadan, par le journal égyptien Al Fagr. Pas de réaction. Rien. Et là, se passe quelque chose d’incroyable. Certains imams danois sont déçus par le fait que les protestations de la ­communauté musulmane sont aussi peu nom­breuses et aussi modérées. Alors ces imams, ­appartenant à la mouvance salafiste et aux Frères musulmans, confectionnent un dossier avec les douze caricatures originales auxquelles ils rajoutent deux illustrations trouvées sur des sites Internet américains de suprémacistes blancs. La première est légendée “Le pédophile prophète Mahomet”. La deuxième représente un musulman priant, sodomisé par un chien. Ils rajoutent en plus une photo illustrant le Festival du cri du cochon, une manifestation qui a lieu à Tulle en Corrèze depuis des années. Rien à voir avec l’islam. Et là, le monde arabo-musulman s’enflamme…

L’islam réagit donc à une “fake news” construite de toutes pièces par les Frères musulmans…
Exactement. Ce sont eux qui inventent les carica­tures, ce sont eux les blasphémateurs. Ces gens font le tour des capitales du monde musulman avec leur dossier bidonné et déclenchent la colère des foules…

Ce dossier bidonné en rappelle un autre. Celui des “armes de destruction massive”, déposé trois ans auparavant devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour justifier l’invasion de l’Irak…
Je ne sais pas si c’est une réponse directe, mais en tout cas, il y a un engrenage. En fait, les extrêmes se nourrissent. Et ça continue jusqu’à aujourd’hui… Ce que j’attends, moi, c’est un discours de vérité, de fermeté, un discours bienveillant, un discours qui ne peut venir que de la gauche – pour éviter le soupçon de racisme – et qui réunit. Pour refaire de l’universalisme, pour réinventer une culture du “vivre ensemble”. Pour remettre la religion à peu près à la même place qu’occupe l’Église catholique aujourd’hui. Il faut y parvenir maintenant avec l’islam. C’est un problème qui concerne autant les non-musulmans que les musulmans. Et les musulmans en souffrent terriblement aussi. Et ce n’est pas en faisant comme s’il n’y avait pas de problème qu’on résoudra la question. Ce n’est pas en abandonnant la liberté d’expression et la liberté de blasphème qu’on règle quoi que ce soit. Ce serait nourrir le ­crocodile qui veut nous dévorer. Nous et tous les musulmans qui ne “pensent pas comme il faut”.

Cet universalisme est-il encore possible à l’heure des réseaux sociaux, où il n’y a plus une parole mais mille paroles, amplifiées mille fois?
C’est une vraie question. On aura la réponse dans un, deux ou trois siècles. L’important, c’est d’être en accord avec soi-même. Moi, je crois en l’universalisme. Au fait de regarder l’humanité comme partageant la même condition humaine. Et pas à distinguer les êtres selon leur genre, leur identité sexuelle, leur couleur, leur religion…

C’est plutôt l’heure du “wokisme” et de la cancel culture…
On en est au tout début de cette idéologie “woke” qui, moi, me terrifie. On a des censeurs – des nouveaux gardes rouges comme ceux d’il y a 50 ans en Chine – qui veulent éliminer, brûler des livres, supprimer des personnes, au moins virtuellement. Mais regardez ce qu’est devenue la Chine des gardes rouges maintenant… Est-ce que la jeunesse “woke” ne va pas donner des adultes très réactionnaires? On n’en sait rien… Alors, oui, il y a quelque chose de paradoxal dans le fait que cette jeunesse “woke” a grandi au sein de l’universalisme. L’explication réside peut-être dans le fait qu’on a oublié de transmettre ces valeurs universalistes. C’était tellement acquis que ce n’était plus des combats. Or, la jeunesse a besoin d’une transcendance, d’un combat. Qu’est-ce qu’on lui a fourni? Plus de communisme, plus de christianisme, l’Europe ne fait plus rêver personne. Il n’y a plus grand-chose. Là, il y a une faillite collective. Il y a un vide. Et ce vide a été rempli, notamment par ceci: l’islam politique ou le “wokisme”, ce micro-communautarisme identitaire exacerbé.

Qu’est-ce qui vous enthousiasme dans la société actuelle?
Ce qui se passe en France, en ce moment, les milliers de gens qui relèvent la tête et reprennent le flambeau de la laïcité. Ce qui se passe en Turquie, également, qui a été historiquement le deuxième pays laïc du monde, en 1920, sous Atatürk. La laïcité a eu le temps d’infuser profondément. Erdogan veut l’éliminer, islamiser la société turque: éducation nationale, médias publics, administration, etc. Mais un très récent sondage a montré qu’il y avait de plus en plus d’athées et de laïcs. Trois quarts des Turcs croient désormais que la laïcité de l’État est nécessaire… C’est bien plus qu’avant Erdogan.

Le droit d’emmerder Dieu,  Richard Malka, Grasset, 96 p.

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