Prix Renaudot: Amélie Nothomb ressuscite son père dans Premier Sang

Amélie Nothomb vient de remporter le prix Renaudot avec son trentième roman, Premier sang. Balise importante dans son itinéraire, le livre évoque son père et la famille Nothomb. Retour sur un phénomène, à la fois fierté de la Belgique et idole des gothiques.

Amélie Nothomb
@ BelgaImage

Cela fait donc trente livres – un par an – qu’Amélie Nothomb promène sa silhouette de princesse des corbeaux dans un paysage littéraire dont elle semble se foutre royalement alors qu’il est toujours prêt à lui dérouler le tapis rouge et lui caler une bouteille de champagne dans les mains. Désignée comme emblème national, elle est la dixième boule de l’Atomium, aussi célèbre que Manneken-Pis, les Gilles de Binche et le spéculoos, son biscuit préféré qu’elle évoque encore dans son nouveau roman, Premier sang (“Et dire qu’à Bruxelles, tu as des spéculoos quand tu veux!”). Vingt-neuf ans après la parution d’Hygiène de l’assassin, tir de balle inaugural dans une bibliographie bien chargée, Premier sang passe la barre du trentième livre, versant une pièce supplémentaire au dossier de la petite mythologie d’Amélie Nothomb, même s’il ne s’agit pas de n’importe quelle pièce… Si le livre ajoute quelques pointillés dans le jeu de piste autobiographique auquel elle nous a habitués, il fait office d’hommage au père, louanges – émouvantes – chantées à la vie de Patrick Nothomb, diplomate belge mort l’an dernier à l’âge de 83 ans, figure respectée du monde politique, plus connu pour être le géniteur d’un petit monstre de la littérature.  “C’est un livre complètement inattendu. Je n’ai jamais imaginé que j’écrirais un jour sur papa. Quand il est mort, j’étais abasourdie et dévastée. Il est mort le 17 mars 2020, je n’ai pas pu me rendre à son enterrement puisque j’étais confinée à Paris, je n’ai pu me rendre sur sa tombe que le 29 juillet et je me suis effondrée en larmes. Les mois qui ont suivi sa disparition, ça n’allait pas et je me suis dit qu’il n’y avait qu’une chose à faire…  Et ce n’était même pas ‘consacre un livre à ton père’, c’était ‘fais revivre ton père sinon tu ne pourras pas lui dire au revoir’.” Pour remplacer le discours qu’elle n’a pas fait aux obsèques de son père, Amélie Nothomb retrace l’un des hauts faits de sa carrière, ses débuts de consul au Congo au moment de la prise d’otages par les rebelles qui a duré d’août à novembre 1964. “Il a 28 ans, c’est sa toute première mission, et il se retrouve pris dans cette colossale prise d’otages à Stanleyville. Pendant quatre mois, mon père, qui est un taiseux, parle aux rebelles et finit par sauver deux mille personnes.” De cette expérience, Patrick Nothomb tirera la substance d’un livre – Dans Stanleyville – que sa fille a lu deux fois.

Misère au château

Premier sang célèbre un père dont elle raconte l’enfance au sein d’une famille qui, du côté de la branche paternelle, ressemble à une ribambelle. Élevé par ses grands-parents maternels (son père est mort jeune, sa mère, meurtrie par la perte, est une mondaine très occupée à soigner son standing), le petit Patrick est envoyé chez Pierre Nothomb, son grand-père. À Habay-la-Neuve, en province de Luxembourg, il préside au château du Pont d’Oye où grandissent ses enfants dont les plus jeunes ont le même âge que leur neveu bruxellois! On y croise Charles-Ferdinand, qui deviendra ministre d’État, on y évoque Paul, communiste qui a fait la guerre d’Espagne, engagé dans la Résistance avant d’être condamné à la fin de la guerre pour avoir désigné des membres de son réseau. “Un destin inimaginable et un homme pour qui mon père avait la plus grande admiration”, ­rappelle la romancière. Dans cette drôle de maison, on entend les poèmes de Pierre Nothomb que son fils Jean qualifie de “lamentables” et de “grotesques”, ajoutant que “la poésie de papa, c’est de la merde”. On y grandit dans un décor gelé où les enfants dorment tout habillés et ne mangent pas à leur faim.  “C’était une enfance de crève-la-faim, raconte Amélie Nothomb. Une famille noble qui vit dans un château, mais dans des conditions de dénuement inimaginables.” La situation des Nothomb s’est améliorée depuis avec, au centre de toutes les attentions, cette vedette qui, après trente livres, continue à intriguer sa propre famille. “Si ma mère, mon frère, ma sœur sont de fidèles supporters, les autres Nothomb me regardent avec suspicion. Ils se demandent toujours: ‘Qu’est-ce qu’elle va encore faire, celle-là?’ Ils ne sont pas contre moi, mais ils ne sont pas pour moi non plus. Quant à mon père, il était très respectueux de mon travail d’écriture, mais il trouvait que je n’étais pas assez présente en Belgique.  J’en suis désolée, la Belgique est mon pays, je l’aime profondément, mais on ne peut pas être pompette partout.”

premier sang de nothomb

Excentrique, iconique

Cette jeune fille qui, sans stratégie d’image ni plan d’attaque, est devenue un personnage – mieux, un profil, le quasi-logo de sa propre vie.  Pour beaucoup, et même pour ceux qui n’ont jamais lu un de ses livres, Amélie Nothomb est une caricature, la fille qui porte des chapeaux invraisemblables et dit aimer manger des bananes pourries. Le modiste Elvis Pompilio a beaucoup travaillé sur ses chapeaux, points d’exclamation qui ponctuent sa silhouette. Il a même créé celui que porte sa statue au musée Grévin! “Son personnage n’a rien de fabriqué, commente le créateur. Pourtant, elle n’est pas commune. Elle a quelque chose d’irréel et de précieux au point que, lors des essayages, je n’ose pas trop la toucher. Elle m’impressionne un peu.  Franchement, Sharon Stone m’a fait moins d’effet.” Michel Robert, président de la Maison Béjart et auteur d’un livre d’entretiens avec Nothomb, La bouche des carpes, appuie en précisant qu’”il n’y a aucune différence entre le personnage public et la personne privée”. Styliste et expert de la mode, Didier Vervaeren, lui aussi, est un admirateur. “Je l’adore, c’est une excentrique réservée. Je me souviens des années nonante quand on a commencé à parler d’elle, de son look, de son genre, tellement de gens à Bruxelles en parlaient mal. Aujourd’hui trente ans plus tard, c’est elle qui avait raison: elle est devenue iconique.” Qu’on se penche sur la construction du personnage, qui tient la garde devant une vie privée dont on ne sait pratiquement rien (Voici l’a paparazzée une fois en compagnie d’un garçon), Amélie Nothomb dit comprendre “sauf, ajoute-t-elle, que je ne l’ai jamais vécu comme ça et que ça ne m’obsède pas du tout”. Elle reçoit des dizaines de lettres chaque jour, et certains fans peuvent se montrer insistants ou étonnants comme cet inconnu dont la femme est partie et qui lui demande de lui écrire pour la pousser à revenir. Réaction de l’écrivaine à qui on prête donc tous les pouvoirs: “C’est dingue!” Cette célébrité inouïe, elle dit pourtant l’avoir domptée.  “J’ai toujours tout fait très instinctivement, poursuit-elle.  J’ai fait des erreurs, mais globalement, je trouve que ça va. En 1992, d’autres écrivains – et de très bons – faisaient aussi paraître leur premier roman. C’est triste à dire, mais il y en a beaucoup dont on n’entend plus parler alors qu’ils ne manquaient pas de talent.  Je pense qu’ils ont été détruits par la machine et par sa violence. Des violences, j’en ai subi et à chaque fois, je me disais ‘C’est pas la fin du monde’. Ce que la célébrité m’a le plus appris, c’est que je suis quelqu’un de très fort – mais je ne le savais pas.

La même personne

Fan de Björk, de Radiohead et des auteurs de l’Antiquité, elle n’a pas ordinateur, mais une rose et un astéroïde à son nom et un géant du carnaval de Lille à son effigie.  Elle est appréciée par les amateurs de musique gothique qui, séduits par son romantisme noir, l’ont désignée comme idole du clan – déesse, pythie ou druide. Elle a cinquante-cinq ans et a publié trente romans dont elle dit tomber enceinte. Il y a quelques années, elle nous avait confié: “Je n’ai jamais voulu avoir d’enfants et j’ai toujours su que je n’en aurais pas”. Elle se contente de ses neveux et ­nièces – les enfants d’André, son frère, et de Juliette, sa sœur -, marmaille avec laquelle elle passe ses vacances d’été, préposée à la lessive.  “Je suis la tante à qui on donne le linge sale et qui le rend propre”, raconte-t-elle comme pour démonter le glamour qu’on fantasme de sa vie.

Trente livres, tous édités chez Albin Michel qui tient à l’abri des regards les clauses de son contrat. Trente romans parmi lesquels Stupeur et tremblements, son plus grand tube inspiré de sa jeunesse au Japon, prix de l’Académie française, et Soif, sa version de la passion du Christ qui a frôlé le ­Goncourt et énervé les catholiques inté­gristes. Cinquante-cinq ans, trente romans publiés, les autres étant destinés à rester dans des tiroirs fermés à double tour. Selon sa comptabilité personnelle, Premier sang serait le centième qu’elle a écrit. Comment dès lors regarder le premier, cet Hygiène de l’assassin qui a mis le feu à sa vie?  “Je vois la grande différence de ton, mais je vois aussi la continuité, répond-elle.  Je vois que mon écriture s’est considérablement épurée, mais je ne vois pas de divorce entre la jeune Amélie et l’Amélie d’aujourd’hui.  C’est la même personne.

Jugée à ses débuts comme un gadget éditorial, elle est l’ordonnatrice d’un univers désormais reconnu par l’institution littéraire.  “C’est la plus géniale et généreuse femme de lettres de son temps, souligne Michel Robert. Quand on voit comment, au début de sa carrière, elle a été incendiée par les hautes autorités académiques et universitaires ­belges, alors qu’elle est aujourd’hui membre de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique…” Frédéric Beigbeder considère Hygiène de l’assassin comme “un cas unique (qui) annonce et résume l’ensemble de l’œuvre à venir”. Pour rappel, Hygiène de l’assassin met en scène le dialogue entre des journalistes et un auteur condamné par la maladie – un peu comme si Amélie Nothomb faisait le pari de sa vie en échangeant la mort d’un écrivain contre la ­naissance d’un autre.

Tête de gondole

Amélie Nothomb, ceux qui en vendent le mieux, et le plus, ce sont les libraires. Chaque année, le rituel se répète. Le livre, qui ouvre les festivités média­tiques de la rentrée littéraire, paraît autour du 20 août et, comme le ­précise Nicolas Javaux de la librairie Pax à Liège, “les fans sont là le jour pile de la sortie”. Car “oui, ça marche encore, Amélie Nothomb”, avoue le libraire qui a même noté un élargissement du périmètre de son public habituel avec Soif, son livre sur Jésus, “qui a vraiment très bien marché”. C’est la même petite musique qui se joue au comptoir de Papyrus à Namur. “Les fidèles l’achètent les yeux fermés, explique Hélène Laloux. C’est une valeur sûre qui, d’année en année, confirme sa domination. Avec Guillaume Musso et Marc Levy, elle forme un trio qui plaît à beaucoup de monde. Et puis, elle fait partie de ces auteurs qu’on offre quand on doit faire un cadeau et qu’on ne sait pas vraiment qui offrir!” Boss de la librairie Filigranes à Bruxelles, Marc Filipson milite pour son nouveau roman, Premier sang, qu’il a adoré. “Il y a ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas, explique-t-il. Il y a ceux qui trouvent que c’est trop vite lu, un Amélie Nothomb, mais il faudra défendre son livre, un hommage exceptionnel à son père et à la Belgique. Elle assume sa belgitude, c’est carrément une histoire belge. Et c’est beau.”

Premier sang, Editions Albin Michel, 180 p.

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