Barbara Abel: « C’est une histoire incroyable »

Profitez du confinement pour rattraper l'oeuvre de Barbara Abel. Après neuf Magritte déversés sur Duelles, film adapté d’un de ses best-sellers, elle réattaque avec Et les vivants autour, polar qui commet l’exploit de créer du suspense dans la chambre d’une comateuse.

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Barbara Abel est bien gentille (elle l’est vraiment!), mais elle ne nous facilite pas la tâche. De son nouveau livre – Et les vivants autour -, on ne peut quasiment rien dire de peur d’érafler le beau bois poli et vernis sur lequel elle a construit son histoire. On ira jusqu’à préciser (et ce sera déjà beaucoup) que cette histoire est celle d’une famille dont les membres se relaient, selon leur emploi du temps, au pied du lit de Jeanne, une jeune femme barricadée dans le coma depuis quatre ans. Sa mère, son père, sa soeur, son mari, tous entretiennent un dialogue intime avec elle, et tous sont confrontés au même silence. Depuis quatre ans, il ne se passe rien dans la chambre de Jeanne, jusqu’au jour où le médecin qui s’occupe d’elle convoque la famille…

Récemment couverte de Magritte – Duelles, le film d’Olivier Masset-Depasse adapté de son livre Derrière la haine en a rapporté neuf, un record -, Barbara Abel a bûché ses neurosciences pour cadrer son sujet. “J’ai rencontré un homme qui a été dans le coma pendant trois semaines, dit-elle, j’ai rencontré sa famille, j’ai discuté avec une fille dont la mère est restée dans le coma pendant sept ans et puis, je me suis entretenue avec le spécialiste mondial du cerveau – le neurologue Steven Laureys – qui a dû me prendre pour une folle tellement je lui posais des questions basiques et cons.” Tout ça pour quoi? Pour ausculter les rapports souterrains qui fondent l’horreur familiale. Décomplexée d’évoluer en catégorie suspense (“on n’a plus besoin de défendre le polar”), l’auteure bruxelloise opère ici avec une maîtrise du rythme qui lui permet de balader son lecteur par à-coups, accélérations, descentes et accalmies. Après Je t’aime (terrible dérapage après un mensonge dans une famille recomposée), Barbara Abel signe un treizième thriller psychologique –  érangeant – qui aborde des thèmes délicats et vous pousse vers les plus “beaux” haule-coeur de la vie.

Quel est le point de départ de ce livre – Et les vivants autour?
Le point de départ du livre, c’est mon compagnon qui me raconte un fait divers aux États-Unis mettant en scène une femme dans le coma depuis 15 ans. C’est une histoire incroyable qui me touche comme elle toucherait n’importe qui, sauf qu’à un moment j’ai eu la sensation de voir apparaître l’ampleur – énorme – de ce qu’elle pouvait représenter pour la famille de la femme. J’avais déjà commencé un autre livre, et j’ai tout arrêté pour me consacrer à cette histoire qui faisait écho à ce qui se passait à ce moment-là autour du #MeToo. Pour moi, c’est un livre qui parle du corps de la femme, de consentement, de la maîtrise de son corps.

À cause de la situation que vivent vos personnages – le père et la mère sont catholiques -, vous touchez ici à des questions d’éthique qui traversent la société d’aujourd’hui…
Oui, même si ce n’est pas ce qui me guide dans l’écriture. Je n’ai écrit aucun de mes romans en me disant que j’allais aborder un sujet de société dont j’avais envie de parler. J’ai écrit des romans où il n’y avait pas de message, et j’en suis très fière, mais ici, je me suis fait rattraper par le sujet et je devais aborder les thèmes de société qui découlent du fait divers dont je me suis inspirée. En plus, à l’époque où j’écrivais, on était en plein dans l’affaire Vincent Lambert sur laquelle j’ai beaucoup lu. Cette affaire qui posait la question du débranchement des machines et celle de l’acharnement thérapeutique. Comment accepter de débrancher un enfant que vous avez porté? J’ai donc retroussé mes manches pour m’atteler à ces thèmes, même si ça reste du thriller et de la littérature ludique.

Chez vous, l’environnement de la famille est le centre de toutes les attentions. La famille, c’est une obsession ou c’est le microcosme de tous les possibles?
(Rire.) Ce n’est pas de ma faute, cette histoire m’est tombée dessus et voilà… Je n’allais quand même pas écrire quatre cents pages sur une femme qui dort! Il fallait bien que je raconte l’histoire des gens qui sont autour d’elle – sa famille. On a tous un rapport avec notre famille, donc quand on parle de la famille, on a toujours plus de chances d’intéresser plus de gens. Construire un tel récit avec fausses pistes et rebondissements, c’est mettre au point une mécanique très fluide et très précise.

Vivez-vous des moments d’angoisse durant le processus d’écriture?
Je me suis pris un gros stress en relisant mon premier jet. C’était hyper-statique, ça ne montrait que des gens qui discutent dans une chambre d’hôpital. Quand on dit thriller psychologique, je peux vous avouer que j’étais très très psychologique et très très peu thriller. Du coup, j’ai réécrit en injectant plus d’action. Souvent, j’écris 150 à 200 pages, puis je m’arrête pour faire un
état des lieux et en général le premier état des lieux est assez catastrophique, mais sur celui-ci, c’était plus difficile encore.

Il y a la pression des fans?
Plus vous avez de succès, plus il y a une pression qui s’installe… Je reçois beaucoup de messages sur les réseaux sociaux de gens qui me disent que je les tiens en haleine, qu’ils attendent avec impatience mon prochain livre, et quand vous voyez dans quel état se trouve votre chantier d’écriture, vous avez envie de leur dire: “Oubliez- moi, tout ça était une blague”.

Comment vivez-vous la consécration de Duelles, le film adapté d’un de vos romans, et qui a remporté neuf Magritte?
Je n’ai rien fait sur le film, tous les honneurs vont à Olivier Masset-Depasse et à son équipe, mais dans la salle, je me suis dit: “Le point de départ de tout ça sort de ma petite tête”. C’est mon livre qui a été adapté dans ce film et je me sentais comme une mère qui regarde son enfant réussir. J’étais fière… C’est comme une petite victoire sur la vie et, ce soir-là, on est bien avec soi-même.

ET LES VIVANTS AUTOUR Barbara Abel, Belfond, 448 p.

 

Ses trois meilleurs livres

 

Je t’aime

Maude, divorcée, deux enfants. Simon, veuf, un enfant. Maude et Simon reconstruisent leur vie, gonflés d’espoir et tenus par l’amour – immense et inespéré – qui les lie. Mais réussir une famille recomposée est toujours un pari… Alice, 18 ans, la fille de Simon ne facilite pas la tâche à Maude à qui elle fait bien comprendre qu’elle ne remplacera jamais sa mère et qu’elle aura beau essayer de l’amadouer, sa porte restera fermée. Mais lorsque Maude surprend Alice un joint entre les doigts, l’adolescente supplie sa belle-mère de ne rien dire à son père. Voyant là une occasion de corriger leur relation tendue, Maude accepte de se taire. Sous l’effet de la drogue, le petit ami d’Alice provoque un accident qui va faire deux morts – deux garçons dont les mères voient leur existence anéantie…  Autour de la notion de mensonge, explorant le périmètre d’une famille recomposée, Barbara Abel compose un ballet de la vengeance dont les principales actrices sont quatre femmes que le destin a placées sur le même chemin. Un thriller domestique qui fait le boulot – ça vous attrape, ça ne vous lâche pas et vous vous dites que votre vie est bien pépère face à celle des héroïnes de cette diablesse d’Abel.  Pocket, 496 p.

Derrière la haine

L’histoire commence par une dispute entre deux femmes. Deux femmes, Thiphaine et Lætitia, qui furent jadis les meilleures amies du monde. Où est le temps où ces voisines partageaient l’intimité de leur couple? À l’époque tout allait bien. Tiphaine et Sylvain s’entendaient parfaitement avec Lætitia et David, une harmonie soulignée par l’amitié qui liait leurs deux petits garçons. Mais un jour, c’est l’accident… Le monde s’écroule… Les deux femmes entrent dans une guerre sourde où la peine, le chagrin et la douleur se mêlent à la rancœur, l’amertume et jalousie. Sur la catastrophe qui unit malgré tout Tiphaine et Lætitia, Barbara Abel questionne les limites de la folie ordinaire – en même temps que le sentiment maternel. C’est cette histoire de vengeance diabolique qui a inspiré le film d’Olivier Masset-Depasse – Duelles, transposant l’intrigue dans les années 60, offrant à son film une esthétique hitchockienne qui lui a valu une avalanche de récompense – neuf ! – à la récente cérémonie des Magritte. Pocket, 352 p.

Je sais pas

Lors d’une excursion scolaire, Emma, 5 ans, se perd en forêt. C’est la panique chez les instits – et plus particulièrement  chez Mylène qui avait la responsabilité de la gamine. Quand Mylène part à sa recherche, Emma est retrouvée, mais l’institutrice ne réapparaît plus… Interrogée, l’enfant dira ne rien savoir de ce qui lui est arrivé. Camille, la mère d’Emma, souffle enfin – même si elle est loin de se douter que le bonheur des retrouvailles avec sa fille cache l’engrenage cruel qui va précipiter sa vie à terre… L’auteure décrit l’ennui d’une femme dans son mariage et les conséquences d’un geste qui a distrait son quotidien. Une fois encore, Barbara Abel s’aventure sur le terrain de la torture psychologique, mettant en scène l’intranquilité des consciences et le remord qui ronge le repos. Pocket, 432 p.

 

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