Tintin au pays des couleurs

Près de 90 ans après la naissance du reporter, sa toute première aventure en terres inconnues revit.  Une expo et un essai complètent le come-back.

tintin

1928, Hergé, employé par Le vingtième siècle, dessine des illustrations propices à entretenir la droiture de ses jeunes et chastes lecteurs, qui se régalent des gesticulations de Totor, chef de la patrouille scoute des Hannetons. Mais le 4 janvier 1929, une page de l’histoire des récits en images se tourne: l’arrivée, sous forme de teaser, de Tintin, marque un jalon sur la route de ce qu’on était encore loin d’appeler le neuvième art.

Le premier boulot de ce très jeune journaliste a tout pour exciter le lectorat: on l’envoie au pays des Soviets, pour un reportage sans concession sur les conditions de vie dans la Russie soviétique. C’est un réquisitoire. Lui et son journal n’aiment pas les communistes et il le fait savoir, en montrant les élections biaisées, la paranoïa exacerbée, les écoutes généralisées et la famine organisée. Mais ce serait injuste de ne voir en Tintin au pays des Soviets qu’une approche “géopolitique” à l’emporte-pièce. C’est aussi, et surtout, la naissance d’un héros, et l’apprivoisement progressif d’une créature par son créateur. Au fil des pages, Hergé accouche de ce petit gars mal contourné, au cheveu plat, pour ne plus cesser de le faire évoluer. Vers plus de vigueur (c’est dans les pages de cette aventure que la houppette de Tintin, au détour d’une accélération automobile, se relèvera), d’épaisseur, et surtout de lisibilité.

Mine de rien, et c’est très émouvant, c’est dans cet album que le très jeune Hergé (21 ans) cherche et commence à trouver ce que les théoriciens appelleront bien plus tard la ligne claire. 34 ans après sa mort, Casterman et Moulinsart, dépositaires de la destinée du reporter en culotte de golf, acceptent, après beaucoup d’hésitations, de sortir ce Tintin en couleur. C’est un événement. Deux options ont été envisagées: imiter ou interpréter. Suivre la voie pratiquée par Hergé (aplats de couleurs vives: rouge, bleu et jaune, délimités par le trait) ou celle de l’époque (interpréter l’intention, avec des couleurs adoucies par l’utilisation du noir, de manière à obtenir plus de nuances), c’est l’option de l’interprétation qui fut retenue. Le résultat: un très joli retour sur la première pige de Tintin, et surtout l’occasion de découvrir le travail du génie de la lisibilité, rendu encore plus lisible par la couleur. En prélude à cette version colorisée, le spécialiste ès Hergé, Philippe Goddin éclaircit la naissance de cette œuvre importante. Hyper-documentée, cette Naissance d’une œuvre est bien plus qu’un mode d’emploi. Des origines aux secrets de fabrication en passant par l’héritage de l’œuvre, c’est un compagnon parfait à la découverte de Tintin. De son côté, l’ébouriffant Train World fête aussi l’événement en augmentant son parcours d’une thématique liée au héros de Hergé.

© Hergé-Moulinsart 2017

*** TINTIN AU PAYS DES SOVIETS, Hergé, Moulinsart/ Casterman, 64 p.
TINTIN À TRAIN WORLD, jusqu’au 16/4. Bruxelles. trainworld.be
HERGÉ, TINTIN ET LES SOVIETS, LA NAISSANCE D’UNE ŒUVRE, Philippe Goddin, Moulinsart, 164 p.

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