Yann Moix: « Les djihadistes sont des frustrés sexuels”

Chroniqueur féroce et redouté du samedi soir - dans On n’est pas couché -, il attaque l’année avec Terreur, carnet d’impressions sur l’actualité terroriste et journal intime où il est question de sexe et de djihad, de violence et de jeunesse.

Yann Moix ©Belga

En 1996, Yann Moix a 28 ans. Il publie son premier roman – Jubilations vers le ciel. C’est un garçon étonnant et très cultivé, très heureux de venir nous présenter son livre à la rédaction de Moustique qu’il connaît. Il sait que le magazine fut l’un des fleurons des éditions Dupuis qui continuent de publier Spirou, son magazine BD préféré. On sent bien qu’il a décidé d’en découdre avec la tiédeur de l’époque et qu’il va plastiquer l’histoire de la grande gueule à laquelle on le rattache souvent.
En 2017, Yann Moix aura 49 ans. A ce stade-ci des choses, on l’aime ou on ne l’aime pas. Il s’est pourtant imposé comme l’une des voix les plus personnelles du paysage médiatique (ses interventions dans le talk-show On n’est pas couché y sont pour quelque chose) et publie Terreur, livre de réflexions et d’impressions construit sur la macabre rythmique des attentats. 7 janvier 2015: Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. 13 janvier 2015: le Bataclan et les terrasses de Paris. 22 mars 2016: l’aéroport de Zaventem et le métro Maelbeek. 14 juillet 2016: la promenade des Anglais à Nice.  

Un livre qui arrive tard dans le flux de l’actualité et donc un livre qui pourrait passer à côté de son ambition tant le public est fatigué et tétanisé par la mécanique meurtrière des attentats. Pourtant, l’homme qui a renoncé à écrire la suite de Podium (“Ça ne prend pas”) se livre ici à un exercice hors normes, multipliant les points de vue originaux – certains diront iconoclastes, d’autres tirés par les cheveux – sur la personnalité des jeunes djihadistes qui opèrent pour le compte de l’État islamique. L’homme, qui affirme pouvoir écrire ce qu’il veut (un pavé de 1.200 pages sur sa vie – Naissance – ou un court texte de rupture de 140 pages – Une simple lettre d’amour -, son prochain roman se déroulant en Corée du Nord), ne se refuse rien et signe avec Terreur l’un des livres les plus intrigants sur ce terrorisme qui permet à ses soldats de se rêver célèbres pour l’éternité.

Qu’est-ce qu’un écrivain peut apporter sur la question du terrorisme ? 

YANN MOIX – Tout. On lit toujours les mêmes choses sur le sujet. Les analyses politiques, journalistiques, sociologiques se copient les unes les autres. Je voulais dire des choses qui n’ont jamais été dites; pas pour faire le malin, mais parce que je m’aperçois que, face à ce genre d’événements exceptionnels, les écrivains sont meilleurs pour en rendre compte. Ils sentent les choses. Regardez Michel Houellebecq et Soumission (le roman dans lequel il décrit une France dirigée par un président musulman – NDLR). Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, j’ai écrit un texte dans lequel j’avais prévu l’existence de Daech. J’écrivais qu’un jour, il existerait un État qui serait basé, non pas sur la géographie, mais sur la terreur. Avant que les événements aient vraiment eu lieu, j’avais écrit dans la première version du livre qu’il y aurait un jour un mec qui écrabouillerait des gens avec un camion, qu’il y aurait un mec qui tuerait des vacanciers sur une plage, qu’il y aurait un mec qui viendrait vous égorger chez vous. Je crois que les attentats font appel à la fiction, sachant que la fiction est une réalité qui n’a pas encore eu lieu. 

En 2004, dans votre livre Partouz, vous aviez déjà abordé la personnalité des terroristes – notamment celle de Mohammed Atta, l’un des membres du commando du World Trade Center. Quelle différence y a-t-il entre Mohammed Atta et Salah Abdeslam ou les frères Kouachi ?

Y.M. – Ils n’appartiennent pas aux mêmes groupes terroristes. Atta appartient à al-Qaida, une organisation pyramidale strictement politique incarnée par ben Laden. Derrière al-Qaida, il y avait une idéologie – presque une pensée – alimentée par des gens assez intellectuels. Daech, auquel appartient Abdeslam, n’a pas du tout la même structure et encore moins le niveau intellectuel. Mohammed Atta était un ingénieur qui, pendant des années, s’est glissé dans la population allemande et a rationalisé les attentats du 11 septembre. Les attentats des frères Kouachi et Salah Abdeslam, c’est du niveau de la cour de récré. Ces types ne connaissent rien à la politique, rien à la bande dessinée de Charlie Hebdo, rien à l’histoire, rien à la géographie et rien à l’islam. Je ne dis pas que les uns sont mieux que les autres, mais les deuxièmes sont quand même marqués par une pauvreté intellectuelle affligeante.  

Contrairement à Mohammed Atta qui se fondait dans la masse, les frères Kouachi et Salah Abdeslam ressemblent à des garçons que nous croisons tous les jours dans nos quartiers.

Y.M. – Ce sont des délinquants. On peut imaginer une biographie de Mohammed Atta, on ne peut pas imaginer la biographie des frères Kouachi: ils n’ont absolument aucun intérêt. Il n’y a rien chez eux, ni de politique, ni de religieux. L’élaboration technique des attentats du 11 septembre 2001 force le respect intellectuel. Je ne dis pas que je respecte, je dis qu’abattre les Twin Towers avec des avions est une “prouesse” du mal humain, c’est plus complexe que de débarquer devant une porte avec une kalachnikov et de tirer.  

Votre livre affirme que ces nouveaux djihadistes sont attirés par une sorte de folklore de frimeurs. Comme si ces dangereux individus n’étaient après tout que des poseurs…

Y.M. – C’est un peu comme du temps de la Commune de Paris… L’une des motivations pour entrer dans la garde nationale était de porter l’attirail et les armes. C’était souvent des couards et des alcooliques… Chez les jeunes djihadistes, l’attirail compte énormément. Le fait de poster sur Instagram une photo de soi dans la poussière avec une kalachnikov joue sur le fantasme “devenir quelqu’un”. Souvent, ça ne va pas plus loin que ça. C’est un des fils conducteurs de mon livre: à propos de ces pauvres cons, on intellectualise toute la journée des choses qui ne sont pas vraiment intellectualisables. Ils viennent souvent de la racaille – car on ne va pas se mentir: il y a de la racaille dans les cités – et une fois qu’ils arrivent en Syrie, ils reproduisent tous les codes de la racaille.

Vous dites aussi que ces jeunes terroristes sont frustrés sexuellement…

Y.M. – Les djihadistes sont des frustrés sexuels. Avant la misère sociale, il y a la misère sexuelle. Dans son livre Les revenants, David Thomson montre que, parmi les premières motivations qui ont poussé les djihadistes au départ, on trouve la drague et la sexualité. Il faut bien comprendre une chose: parfois c’est plus facile pour un jeune d’aller  faire la guerre à Rakka que de brancher une fille dans une boîte de nuit. Pour certains, aller dire “Tu me plais” à une femme c’est plus dur que de partir là-bas. Sans parler de la honte de certains djihadistes concernant leur homosexualité. On sait que le terroriste de Nice, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, avait des relations homosexuelles et que le terroriste d’Orlando, Omar Mateen, avait surfé sur des sites de rencontres homosexuelles. Et comme il y a un tel interdit sur l’homosexualité dans la religion musulmane, ces deux-là ont presque signé un coming out par la mort.

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