Prix Goncourt 2016: notre rencontre avec Leïla Slimani

Nous n'avons pas attendu le verdict des jurys pour décerner notre Goncourt à Leïla Slimani. Et nous avons bien fait. L'écrivaine de 35 ans a été primée. Nous l'avions rencontrée il y a quelques jours. 

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Elle a 35 ans, elle est née à Rabat et a pris tout le monde de court il y a deux ans avec Dans le jardin de l’ogre, premier roman autour de l’addiction sexuelle d’une jeune femme. Chanson douce était en lice pour le Goncourt et le Renaudot. Nous lui attribuons le premier.  

Quel a été le déclic de cette histoire effrayante de nounou qui s’immisce dans la vie d’un couple et tue les enfants dont elle a la garde?

LEÏLA SLIMANI – D’abord le fait d’avoir moi-même engagé une nounou quand j’ai eu mon petit garçon. J’ai été amenée à connaître son histoire, j’entendais beaucoup parler des relations des mères et des nounous, je trouvais ça intéressant. Et puis, il y a eu la lecture d’un fait divers, l’assassinat de deux enfants par une nounou à New York en 2012.

Le livre pointe la culpabilité que  la société fait encore peser sur  les femmes qui travaillent et sont obligées de laisser leurs enfants pour la journée… 

L.S. – Juger les femmes dans l’éducation qu’elles donnent à leurs enfants, les juger parce qu’elles ne sont pas présentes, ce sont des choses horribles. Les femmes ont le droit de travailler, d’avoir des responsabilités à l‘extérieur et ceux qui les jugent sont terriblement cruels. Personne ne laisse son enfant à une autre par plaisir, les femmes aujourd’hui sont submergées d’obligations. J’essaie de traiter de sujets universels; même si elle a vécu dans un autre contexte, dans un autre pays, ma mère a vécu les mêmes sentiments que moi lorsqu’elle a dû laisser ses enfants.

Le sujet, la manière de le traiter et l’atmosphère de votre livre font penser aux romans policiers de Patricia Highsmith.

L.S. – Je ne l’ai pas beaucoup lue et je n’ai pas d’affection particulière pour elle, mais le passage qui se passe en Grèce – passage très solaire mais  très angoissant – est un clin d’œil au Talentueux M. Ripley de Patricia Highsmith.

Êtes-vous impressionnée par ce que vous avez écrit?

L.S. – (Rire.) Pas du tout. Il y a une grande distance entre ce que j’écris et moi.

Votre premier roman – Dans le jardin de l’ogre – a été un succès, il va être adapté au cinéma. Chanson douce connaît aussi un beau destin. Comment vivez-vous cette mise en évidence de votre talent?

L.S. – Très bien. J’essaie de répondre du mieux que je peux aux sollicitations de mes lecteurs et des médias tout en gardant les pieds sur terre et en m’occupant de ma famille. Le succès ne me rend pas plus heureuse, mais plus sereine. Il me donne un peu plus confiance en moi, il me rend un peu moins inquiète.

Le livre

À la première page, on sait que la nounou a tué les enfants. Le livre n’est donc pas un suspense. Le livre est le portrait d’une famille d’aujourd’hui – parents bobos hyper-occupés – obligés de confier sa progéniture à une gouvernante.  Celle-ci est un miracle du marché du travail: elle fait tout. Et bien.  Elle est si au point qu’on est obligé de l’emmener dans les valises en vacances en Grèce. Derrière la perfection de Louise se cachent pourtant les fêlures d’une femme en rupture qui, dans le silence de sa solitude, part à la dérive. Un récit terrible, une écriture impressionnante.

CHANSON DOUCE, Gallimard, 240 p.

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