Jamaïque: un reggae en enfer

Avec, en filigrane, la figure de Bob Marley, Brève histoire de sept meurtres du Jamaïcain Marlon James est l’un des livres les plus puissants de la rentrée. Viscéral et magistral.  

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Brève histoire de sept meurtres aurait pu être une énième biographie de Bob Marley, mais ce n’est vraisemblablement pas avec un tel projet que le Man Booker Prize 2015 aurait été remis pour la première fois à un auteur jamaïcain. Si la tentative d’assassinat en 1976 de la superstar du reggae – nommée tout au long du roman “le Chanteur” – sert de point d’ancrage à cette fresque dédaléenne, le romancier a préféré nous livrer un stupéfiant chœur de voix plus discordantes qu’accommodantes. Toutes celles qui résonnent ici tentent de s’extirper du “shitstem” de la Jamaïque, d’une Babylone en proie aux dysfonctionnements, quitte à verser dans le crime ou les arrangements avec sa propre conscience. 

On trouve Papa-Lo, chef de gang de Copenhagen City et Josey Wales, son second avide de pouvoir. À la suite de ce dernier, Bam-Bam ou Demus, petites frappes biberonnées aux westerns et à la coke, n’hésiteront pas à porter atteinte au prophète rasta dont le rapprochement avec le Parti national du Peuple, en période d’élections, ne plaît pas à tous. En marge des règlements de compte brutaux, Alex Pierce, salarié du Rolling Stones dépêché pour un papier sur Mick Jagger, pressent que l’île recèle des sujets plus brûlants à écrire qu’une exotique partie de jambes en l’air de rockstar. Nina Burgess, en mal de visa vers les USA, espionne fiévreusement le Chanteur avec qui elle a eu une brève aventure et Barry Diflorio, agent de la CIA, jongle entre ses missions troubles – celles d’une Amérique qui, en coulisses, cherche toujours à tirer les ficelles et à éradiquer toute manifestation du communisme – et le mécontentement d’une épouse frustrée d’être cantonnée à Kingston. Autant de trames que l’auteur va laisser galoper tel un sillon de crack jusqu’au Queens et au Bronx du milieu des années 80, période – phare des cartels où les barons et autres rudeboys jamaïcains auront plus d’une carte à jouer.
Dans une contrée où comme le confesse Papa-Lo “certaines choses on soigne, certaines choses on flingue”, difficile de faire abstraction de la violence. Marlon James la fait sourdre à travers un rythme ultra-dense et une langue viscérale qui s’immisce jusque dans le parler des touristes yankees voulant se la jouer cool, à travers ce patois qui stigmatise aussi bien les femmes que les homosexuels. De quoi fameusement remettre les pendules à l’heure de tous ceux pour qui la Jamaïque ne véhiculerait que des images paisibles ou herbeuses. On ne s’étonnera pas que la chaîne HBO – à qui l’on doit parmi ses plus beaux faits d’armes la cultissime série The Wire – ait mis des options pour l’adaptation de ce fascinant brûlot, pop et social, où politique et banditisme sont autant à la colle qu’à Baltimore. 

Anne-Lise Remacle 

BRÈVE HISTOIRE DE SEPT MEURTRES, Marlon James, Albin Michel, 864 p.

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