David Foenkinos : « Mon premier roman a été refusé partout »

Il place deux livres dans la liste des meilleures ventes - l’édition de poche de Charlotte et Le mystère Henri Pick. Conversation avec un auteur que tout le monde aime et que d’autres détestent, parce que trop de gens l’aiment.

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Considéré par la critique parisienne comme un auteur léger, champion du roman sourire depuis l’énorme succès de La délicatesse (un million écoulé), David Foenkinos a pris tout le monde par surprise en publiant, il y a deux ans, Charlotte. Portrait de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à Auschwitz à l’âge de 26 ans, le livre a connu un très beau destin. XXXX exemplaires vendus, deux prix (le Renaudot et le Goncourt des lycéens), une parution en poche qui remet le roman à l’avant-plan et une future adaptation au cinéma par Olivier Dahan (La Môme mais aussi Grace de Monaco). Un engouement qui aura surtout permis de découvrir la force et l’énergie de l’œuvre d’une femme oubliée de l’histoire.

« Après Charlotte, tout le monde m’attendait sur un registre grave, mais je m’en fous… », explique Foenkinos qui, une fois de plus, fréquente le haut de la liste des best-sellers avec Le mystère Henri Pick. Sorte d’hommage à tous ses frères d’infortune qui, contrairement à lui, n’ont jamais connu le bonheur d’être publiés et l’honneur d’être (beaucoup) lus. Dans une bibliothèque perdue dans un coin perdu de Bretagne se trouve une section consacrée aux manuscrits jamais édités. C’est là qu’une jeune éditrice de la maison Grasset découvre un chef-d’œuvre écrit par un brave type du coin. Publié, le livre, qui raconte les dernières heures d’une histoire d’amour, devient un phénomène qui donnera envie à d’autres éditeurs d’éditer des manuscrits refusés partout…

Le lieu central du Mystère Henri Pick est une bibliothèque qui accepte les manuscrits refusés par les éditeurs. D’où est née l’idée?

DAVID FOENKINOS – En lisant, un peu par hasard, L’avortement de Richard Brautigan. Dans le bouquin, on voit un bibliothécaire qui crée une réserve des livres refusés. J’apprends ensuite qu’un fan de Brautigan a vraiment créé cette bibliothèque, je trouve l’idée géniale. Ça me fait penser à cette mode qui consiste à laisser un livre sur un banc en espérant qu’un jour quelqu’un le lira. Comme une bouteille à la mer, comme un dernier espoir. C’est assez poétique parce qu’on ne sait pas s’il sera lu et qui va le lire.

« Foenkinos qui écrit un livre en vers sur une artiste inconnue morte à Auschwitz, il faut le défendre… »

Si elle existait chez nous, une telle bibliothèque ferait beaucoup d’heureux…

D.F. – J’ai fait une émission sur France 5 et l’équipe est allée filmer la bibliothèque dont je parle dans le livre, la bibliothèque de Crozon en Bretagne. Déjà, la bibliothécaire était un peu gênée parce que, dans le livre, le personnage de la bibliothécaire se tape un mec plus jeune. Le maire de Crozon a donné une interview en disant qu’il m’attendait puisque je n’y suis jamais allé, et je suis sûr que, cet été, des gens iront dans cette bibliothèque pour déposer un manuscrit. C’est magnifique.

C’est le pouvoir des livres, parfois, de dépasser les livres.

D.F. – Et ça, je l’ai vécu avec ce qui restera la plus beau moment de ma vie, c’est-à-dire la publication de mon roman précédent, Charlotte. J’ai été animé pendant dix ans par l’espoir qu’un jour les gens découvrent cette artiste, Charlotte Salomon, et après la publication du livre, j’ai inauguré des plaques commémoratives, j’ai assisté à des expositions, j’ai vu éditer un livre avec l’intégrale de son œuvre, je suis en train d’écrire le scénario de Charlotte qui sera réalisé par Olivier Dahan. C’est au-delà de toutes mes espérances.

Avez-vous souffert de voir l’un de vos manuscrits refusé?

D.F. – Non, je n’ai jamais souffert de quoi que ce soit parce que je n’ai jamais attendu quoi que ce soit. Entre 15 et 25 ans, j’ai écrit sans penser être publié. Les refus, je les trouvais normaux. Mon premier roman a été refusé partout, et quand j’ai reçu un appel du comité de lecture de Gallimard, j’ai cru que c’était une blague. L’éditeur trouvait que c’était bordélique et foutraque mais que ça valait le coup d’essayer. Mais publier, c’est aussi se confronter à l’indifférence générale: on ne vend pas, on ne voit pas son livre dans les librairies, on ne gagne pas sa vie. A 35 ans, mes livres se vendaient peu, et puis, il y a eu La délicatesse… Maintenant, chaque matin, je me dis que c’est extraordinaire de vivre de sa plume, c’est une chance inouïe.

Le mystère Henri Pick est aussi une description des mœurs du milieu de l’édition parisien. Vous aviez envie de vous attaquer à ce microcosme?

D.F. – Pas tant que ça, mais je voulais un cadre réaliste. Je ne voulais pas inventer une fausse maison d’édition, et comme Gallimard c’est la mienne, j’ai choisi Grasset. Parler de mon milieu, je n’étais pas vraiment dans cette énergie… J’avais plutôt le sentiment de faire un livre sur l’amour de la littérature, et puis, au-delà du petit milieu parisien, je parle de plein d’autres gens qui font le destin des livres. Je parle des représentants, je parle des bibliothécaires, je parle des libraires… Mais la description que je fais du milieu de l’édition est plutôt bienveillante, même si certains y ont vu une attaque.

Le public connaît mal le travail décisif des représentants dans la carrière d’un livre. Comment travaillez-vous avec eux?

D.F. – Trois mois avant la sortie du livre, on a des réunions avec ces représentants commerciaux qui vont dans toutes les librairies dans toutes les régions, qui parlent du livre avant qu’il ne soit sorti et qui défendent l’histoire. Ça permet de projeter les commandes et d’affiner le tirage du livre. Le représentant, c’est une sorte d’éclaireur. Il connaît ses libraires par cœur, il sait ce qui leur convient et il fait des choix car il ne peut pas tout défendre. Chez Gallimard, il y a trente livres qui sortent par mois. Pendant dix ans, moi, j’ai été la cinquième roue du carrosse… Charlotte est vraiment un livre qui a réclamé le travail des représentants. Foenkinos qui écrit un livre en vers sur une artiste inconnue morte à Auschwitz, il faut le défendre parce que je ne suis pas Emmanuel Carrère.

Que voulez-vous dire?

D.F. – Emmanuel Carrère qui sort Charlotte, tout le monde va trouver ça crédible. Moi, je viens de livres grand public. Il fallait gagner l’honnêteté intellectuelle des journalistes pour que le texte soit vraiment lu et pas jugé sur la base de son auteur. Je n’ai rien contre la critique, mais c’est chiant de voir des journaux me critiquer quoi que je fasse.

L’un des personnages d’Henri Pick est un grand critique littéraire déchu, qui n’a plus aucune influence. C’est une petite vengeance?

D.F. – C’est une pique. Je me suis fait allumer par des éditorialistes, de ces éditorialistes ou ces journalistes violents qui ont un certain pouvoir mais qui passe. Alors que nous, les auteurs, on reste. Mais le personnage du journaliste est aussi mon préféré du livre. C’est le plus touchant.

LE MYSTERE HENRI PICK, David Foenkinos, Gallimard, 286 p.

CHARLOTTE, David Foenkinos, Folio, 220 p.

 

 

 

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