Déroute blues

Vingt ans après la mort du jazzman Barney Wilen, La note bleue, l’album qu’il avait inspiré à Loustal, est exhumé. Hommage à un chef-d’œuvre (presque) inconnu.

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Jean-Paul Mougin disait n’avoir jamais vu quelqu’un pleurer devant une bande dessinée. C’était sa manière d’expliquer que la BD n’avait pas tout à fait la même dimension que d’autres expressions artistiques. Mougin était pourtant l’éditeur qui avait lancé le mensuel et la collection (A Suivre) et défendu ce qu’on appelle aujourd’hui le roman graphique. Si le 9e art n’est peut-être pas tout à fait comme les autres, il possède, comme en littérature, des auteurs dont le style a changé la manière de raconter des histoires. Comme en chanson ou en cinéma, il existe en BD des complicités magiques qui poussent chacun vers son meilleur. Et comme dans les autres arts, certains chefs-d’œuvre s’imposent, indiscutables, intouchables, quasi inexplicables. C’est exactement de cela dont il est question ici.

En dépoussiérant la traditionnelle disposition des Bécassine (pas de bulles, mais des textes sous de beaux chromos), Jacques de Loustal, illustrateur au magazine Rock et Folk,  a créé un univers élégant et subtil, mais aussi distant et mélancolique. Philippe Paringaux, rédacteur en chef chez Rock & Folk, est ce qui ressemble le plus à un écrivain sans en être un. C’est-à-dire que certaines de ses phrases sont des morceaux de littérature mais qu’elles n’ont jamais su composer tout un livre à leur hauteur. Ensemble, presque peintre et pas tout à fait romancier, ils s’emparent au milieu des années 80 de l’incompréhensible carrière à ellipses de ce Barney Wilen que Miles Davis choisit pour participer aux sessions du grandiose Ascenseur pour l’échafaud. Il n’avait alors que 20 ans et son génie était déjà éclatant. Adoubé par les grands jazzmen américains, le saxophoniste français ne réussit pourtant qu’à se faire un nom auprès des initiés. L’album ne raconte pas la vérité de sa vie et de sa mort (il disparut 10 ans après la parution de « La note bleue »), mais invente 13 séquences pour, autour de l’addiction à la beauté, à une femme, à la drogue, expliquer les brisures d’un destin.

Cette âpre perfection est donc de nouveau disponible, en édition limitée à 3.000 exemplaires et 30 euros, mais avec un dossier complémentaire et le CD de Wilen qui en constituait la bande sonore. Trente ans plus tard, le charme vénéneux ne s’est pas évanoui. C’est plutôt Black Dog, également de sortie, qui trahit le temps passé. Sur un scénario de Jean-Claude Götting (après Pigalle 62.27 en 2012), Loustal redit une histoire de sang et de sexe, un récit noir et atone, plus formel que charnel. Ses couleurs entre Hockney et Matisse se sont éteintes, la distance est devenue impénétrable et la sensualité grave s’est muée en perversité douloureuse. Cette nouveauté de Loustal pourrait être sa dernière tant l’auteur culte se sent parfois fatigué de la BD et tenté de ne plus travailler qu’à ses peintures, illustrations et merveilleux carnets de croquis.

* BARNEY ET LA NOTE BLEUE Loustal-Paringaux, Casterman, 104 p. + CD.

* BLACK DOG Loustal-Götting, Casterman, 72 p.

 

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