Luchini montre sa langue

Rimbaud, sa maman, Nietzsche, la coiffure, Rendez-vous en terre inconnue, Molière, les restos bobos… Tout est bien dans Comédie française, livre bien écrit.

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Plus flânerie qu’autobiographie, le livre de Fabrice Luchini nous balade à travers les stations cruciales d’un chemin professionnel qui a conduit l’homme de l’art du brushing à l’art de la comédie. Et s’il y a d’emblée une chose qu’on ne pourra pas reprocher à l’ancien coiffeur devenu star de la diction, c’est d’avoir laissé les commandes de son bouquin à un nègre. Dans Comédie française, on entend clairement la voix de Luchini, sa tonalité, sa rythmique, ses ralentissements, ses accélérations. On sent cette distance vaguement dandy qui lui permet d’observer de haut l’agitation de ses semblables pour la décrire de quelques mots bien choisis qui, comme dans Marcia Baila, tombent comme des couperets. A l’itinéraire d’acteur, s’ajoutent des réflexions sous le soleil, le livre est construit sur un journal de vacances (de Paros aux Baux-de-Provence) qui se termine en journal de tournage (sur le film de Bruno Dumont, Ma loute). Mais lorsqu’il ouvre des parenthèses où il exprime avec une ironie des plus élégante ses indignations ou ses enthousiasmes, Luchini fait du Luchini. Lorsqu’il pose son regard sans pitié sur des choses rencontrées au gré de sa pensée, c’est du haut de gamme… Les nouveaux restaurants bobos (« On dirait que le bobo se reproduit en fonction du nouveau restaurant! C’est fascinant »), Rendez-vous en terre inconnue (« Vous savez, cette émission fascinante où l’on voit les actrices se lier d’amitié avec certains Papous »), les halls d’entrée (« Le concept du paillasson! Ça n’a l’air de rien, mais c’est très important le paillasson »), le portable (« Qui dira, enfin, la barbarie du portable? »)… Et ainsi de suite dans un numéro brillant de moraliste chroniqueur.

Le gros du livre est pourtant ailleurs. Dans cette obsession des textes et ce travail de chimiste de la langue à la recherche de la vérité de la littérature. A grands coups d’extraits et de passages harmoniques (à un moment, on est presque tenté de lire à haute voix), on passe de Céline à Molière, et de Molière à Rimbaud, de Rimbaud à Nietzsche, et de Nietzsche à Barthes. Roland Barthes, héros de Luchini, dont il décrit le cours au Collège de France (le dimanche matin après le Palace!) et sa rencontre chez lui, après avoir lu la seule bonne critique de Perceval le Gallois (premier film qu’il tourne avec Rohmer) signée de la main du maître. Mais de sa vie privée, on saura peu. Entre deux lignes, on apprend qu’il n’est pas fils unique (« J’ai deux frères mais j’ai eu la folie de penser que j’étais seul »), que ses parents étaient marchands de fruits et légumes et que c’est sa mère qui, à 14 ans, pas bon à l’école, répond à une petite annonce, marchepied de sa carrière dans la coiffure. Les scènes au salon sont si bonnes qu’elles sont dignes d’apparaître dans un épisode de Absolutely Fabulous. Ce milieu de la coupe et du shampooing qui donnera son prénom à Luchini (car Robert, ça fait trop populaire) et s’étonnera de ses lectures avec l’humour folle qu’on connaît à ces artistes de la coloration: « La Luchina, faute de se meubler le derche, elle se meuble l’esprit! »

> COMEDIE FRANÇAISE, ÇA A DEBUTE COMME ÇA…, Fabrice Luchini, Flammarion, 244 p.

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