New York, ville d’auteur

Entré dans la légende des contrats les plus juteux de l’édition, Garth Risk Hallberg signe City On Fire. Portrait électrique du New York des années 70 qui nous a mis K.-O

illu_08_immanq21

Passons rapidement sur l’argumentaire qui a fait de City On Fire un phénomène avant même qu’il ne soit lu. Garth Risk Hallberg, son auteur (37 ans) qui signe ici son premier roman, s’est mis en poche deux millions de dollars, avancés par la prestigieuse maison Knopf, alors que le manuscrit n’était pas encore achevé. Les droits d’adaptation cinématographique ont immédiatement suivi, poussant le livre très en avant à la bourse de l’édition internationale. En France, Plon emporte le marché et publie le roman dans sa collection Feux Croisés qui accueille déjà certains des récents gros coups de la littérature américaine comme Le chardonneret de Donna Tartt dont Hallberg est un lointain petit cousin. Voilà pour la fiche technique. Quant au livre…

City On Fire démarre à Noël 1976 et s’achève en juillet 1977. Entre les deux, le lecteur aura parcouru une grande boucle, catapulté au centre d’une danse électrique, gesticulation hystérique formant le paysage de New York vers la fin des années 70. Au commencement, il y a le couple formé par Mercer et William. Le premier, Afro-Américain, est prof dans une école de jeunes filles très comme il faut. Le second est un artiste peintre, rejeton en rupture d’une riche famille de Manhattan – les Hamilton-Sweeney – plus connu pour être l’ancien chanteur des Ex Post Facto. Ce soir-là, William ne résiste pas à l’envie d’aller voir sur scène à quoi ressemble son ancien groupe qui vient de se reformer. Au même concert, Samantha et Charlie, deux petits punks zonards traînent en backstage, jusqu’à ce que Sam laisse tomber son ami pour lui donner rendez-vous plus tard dans la soirée. Après avoir infiltré le réveillon mondain des Hamilton-Sweeney où il a fait la connaissance de Regan, la sœur de William, Mercer découvre le corps de Sam dans Central Park. Sam, on le découvrira bientôt, est la maîtresse de Keith, le mari de Regan qui vient de demander le divorce. Voilà résumé très sommairement l’immense réseau affectif, auquel viennent s’ajouter plusieurs caractères secondaires, mis en place par Garth Risk Hallberg dans ce roman ambitieux qui fait de l’œil à Tom Wolfe (pour la fresque new-yorkaise déployée dans le classique Bûcher des vanités), mais aussi à Balzac (pour la dimension « condition humaine ») et Victor Hugo (pour le souffle feuilletonesque). Noyau du système qui relie tous les personnages, Sam – jeune fille dans le coma pendant pratiquement tout le temps que dure le roman et révélateur des zones d’ombre de chacun.

Malgré un poids qui peut rebuter (le livre fait près de mille pages, ce qui a sans doute freiné les lecteurs américains qui n’en ont pas fait le best-seller espéré), City On Fire est un objet romanesque impressionnant où rode le spectre de Patti Smith, figure tutélaire de la scène rock des année 70 ici remerciée. Malgré une construction qui incorpore dans la rythmique du livre certaines coquetteries de forme (on trouve, entre autres, des manuscrits mais aussi le fac-similé d’un numéro intégral du fanzine dont Sam est rédactrice), le livre, qui opère en cascades, ne faiblit jamais. L’attention est soutenue par une question qui emporte tout sur son passage: qui a tiré sur Sam le soir du réveillon de nouvel an dans Central Park? Autour de cette vie mise en danger, Garth Risk Hallberg a peint le tableau d’une époque louche mais innovatrice dans une ville tendue, dangereuse, inhospitalière mais diablement attirante.

> CITY ON FIRE, Garth Risk Hallberg, Plon, 992 p.

Sur le même sujet
Plus d'actualité