Le Pen présidente… On nous aura prévenus

Et si, dans 18 mois, le FN prenait le pouvoir? C’est le propos, glaçant, de la BD La Présidente. On décode avec son auteur, François Durpaire. Et on prend des notes.

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« Vous ne voulez pas voir le FN à l’Elysée? Évacuez-le au premier tour. Parce qu’il gagnera au second! »

C’est une BD qui fait peur. Dans ce récit d’anticipation particulièrement crédible, Farid Boudjellal et François Durpaire imaginent le pire: un soir de mai 2017, Marine Le Pen investit l’Élysée. Avec minutie, sur base du programme de son parti, le Front National, La Présidente anticipe ce qui pourrait advenir de la France après ce choc, et le séisme produit à travers l’Europe: sortie de l’euro, bouclage des frontières, « flicage » de tous et expulsions par milliers. Dessin hyper-réaliste, scénario plausible, le livre, donc, fait peur. Mais surtout, il fait réfléchir. Et comme son duo est déterminé, il envisage, pour la campagne de 2017, un docu-fiction de trois fois 52 minutes. Comme le dit le sticker, « on ne pourra décidément pas dire qu’on ne savait pas ».

Vous êtes prof de fac, enseignant aux USA, où vous avez été un des premiers à prédire l’élection d’Obama. Pourquoi parler de ce futur, possible et cauchemardesque, en BD?

François Durpaire – Au départ, je n’étais pas chaud. Je suis un universitaire, un peu coincé… Je voulais un ouvrage sérieux (rire). Mais le dessin hyperréaliste de Farid Boudjellal et le sérieux de la maison d’édition m’ont convaincu. Et comme j’ai envie de parler au plus grand nombre, ça m’a paru plus efficace qu’un roman. Le début du livre est très simple, voire simpliste: une grand-mère ex-résistante, une immigrée, et deux petits-fils assistent avec incrédulité à l’élection en direct. Mon objectif, c’est que les jeunes arrivent à la page 22… Ça voudra dire qu’ils ont vu l’histoire du FN.

D’où vient cette envie de faire peur?

F.D. – J’ai croisé un petit gars de 18, 19 ans, d’origine sénégalaise, qui m’a dit « Je vais voter Le Pen ». En voyant ma surprise, il ajoute « Je ne comprends pas que vous trouviez ça bizarre ». Ça m’a choqué, cette discussion, c’est pour lui que j’ai écrit ce livre: pour qu’il ait accès à l’histoire du FN, d’où ce parti vient…

Vous pensez vraiment que ça peut arriver?

F.D. – Quand je vois la façon dont ses adversaires agissent, c’est très possible. Ils ont intérêt, pensent-ils, à jouer avec le feu, et à adopter une stratégie mortifère: envisager un deuxième tour avec elle, qui leur garantira l’élection. Je crois qu’ils se plantent. Si vous ne voulez pas voir Marine Le Pen à l’Elysée, évacuez-la au premier tour. Parce que si elle passe au premier tout, elle gagnera au second! Ça fait un an que dans tous les sondages, l’immigration clandestine est la deuxième préoccupation des Français. Je ne vois pas comment les sympathisants de droite voteraient Hollande. Au mieux, ils s’abstiendront.

Dans votre livre, un des acteurs majeurs de cette accession au pouvoir, c’est l’abstention?

F.D. – Tout à fait! La faiblesse du système français, à l’inverse du vôtre, c’est le vote non obligatoire. Quelques associations l’ont proposé, mais ça a fait un flop.

Pour quelle raison?

F.D. – Parce que aucun politique ne relaie l’idée. La France est une assez jeune république: 200 ans, contre 2.000 ans de monarchie, alors chaque parti se dit: « Que va-t-il se passer si vraiment le peuple vote? » Et là, les partis traditionnels sont mal barrés, parce qu’ils se retrouvent avec une bateleuse très douée, qui va faire voter le peuple, mieux qu’eux! Quand elle passe à la télé, on la regarde, eux on ne les regarde plus. C’est difficile en France de dire « ne votez pas pour Le Pen ». Parce qu’en face, on n’a pas d’Obama…

LA PRÉSIDENTE, François Durpaire et Farid Boudjellal, Les Arènes/Demopolis, 159 p.

La suite dans le Moustique du 2 décembre 2015

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