Dessine-moi une Belgique

Un pavé de 350 pages dévoile tout ce que vous devez savoir sur la BD noir-jaune-rouge. Indispensable.

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 On rêve déjà le destin de cet ouvrage: il sera sans doute acheté, parfois offert, car c’est ce qu’on appelle un « beau livre ». Il atterrira sur une table basse (c’est le lot des coffee table books), et sera feuilleté de manière distraite. Puis, très vite, le lecteur sera ferré: d’abord par l’ampleur de notre bande dessinée, et c’est vrai que le name-dropping en impose. N’est pas la patrie de Spirou et de Tintin qui veut!

En 353 pages, on se surprend à (re)découvrir avec un bonheur incrédule un patrimoine d’une richesse invraisemblable… Car derrière chaque XIII ou Lucky Luke, ils sont nombreux à ressortir de l’ombre, les Spaghetti, Jeannette Pointu, Bruno Brazil, Isabelle, Chlorophylle ou Vieux Nick. Mais ça n’est pas tout: le travail de compilation de Geert De Weyer, thématique et complet, est aussi vaste que son résultat est enthousiasmant. En cataloguant l’art de la BD au pays de la frite et de la gaufre, il le remet dans son contexte: sociologique, commercial et historique. Et on en apprend de belles, et pas que du glorieux. Car si ce média est aujourd’hui bien installé dans les mœurs et les murs belges (les parcours touristico-artistiques en sont la preuve visible et visitée), il fut un temps où les autorités, loin de s’enorgueillir du talent et de l’aura de notre neuvième art, éditaient des pamphlets mettant en garde nos enfants contre les effets pervers de ce « poison pour la jeunesse ». A savoir débilité et délinquance… M’enfin!

Au fil des pages, on découvre aussi que l’absence de femmes dans les aventures dessinées par nos champions du crayon dans les années 50 et 60 serait en partie le résultat d’un véritable travail sous-marin d’un comité de censure mis sur pied par nos voisins français. Fâchés du succès de la BD made in Belgium. Ils auraient ourdi un complexe complot pour se préserver de l’assaut des petits Mickeys venus du nord… Résultat: pas de flingues dans les westerns ni de jolies filles dans les cases.

Ce ne sont que deux exemples de cette véritable histoire contemporaine de notre pays, à travers celle de son fleuron.

Un art qui a su traiter de tout, avec le temps et l’assouplissement des mentalités: des Noirs aux Juifs en passant par les homosexuels, De Weyer fait aussi le point, sans concession, sur la façon dont notre BD noir-jaune-rouge a traité ces thèmes aussi casse-gueule que, parfois, invisibles. Enfin, il faut souligner la publication simultanée de l’ouvrage en français et en néerlandais. En ces temps de repli identitaire étriqué, c’est remarquable. L’occasion aussi de (re)découvrir la Flandre, l’autre pays de la BD belge, et de rappeler au passage que Morris ou Vance, si souvent associés à la BD francophone, sont en fait flamands. Il n’y a pas que Willy Vandersteen au nord du pays, et la relève (de Brecht Evens à Dickie, en passant par le très excitant reboot du bon vieux Bob et Bobette) vient de là aussi. Bref, la Belgique nous réserve encore de belles surprises, et cet ouvrage risque bien d’en devenir la référence. Non peut-être!

> LA BELGIQUE DESSINEE, Geert De Weyer, Dragonetti, 353 p.

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