Comment peut-on encore être libraire?

Pris dans la tourmente numérique, le secteur du livre est patraque. Et pourtant des aventuriers continuent à prendre des initiatives. Joie et optimisme.

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Initié il y a trois ans par Benoît Poelvoorde, l‘Intime Festival au Théâtre de Namur impose dans le paysage l’exercice de la lecture (très en vogue dans les pays anglo-saxons) comme une évidence. Le temps d’un week-end, comédiens, écrivains et autres belles âmes font vivre des textes, donnant chair à la littérature et transformant le plaisir solitaire du tête-à-tête avec le livre en une petite orgie collective.

La fête, qui réunit des convaincus mais qui ne demande qu’à en faire d’autres, se donne cette année dans une ambiance générale plutôt tristounette (coupes budgétaires dans la culture, subsides des théâtres remis en question, suppression d’émissions…) et un vague à l’âme qui est aussi le résultat des mauvais signaux envoyés par le secteur de la librairie qui souffre comme il n’a peut-être jamais souffert. En 2014, le marché du livre francophone poursuit sa lente dégringolade, avec un chiffre d’affaires de 244 millions d’euros et un recul de 3,2 % par rapport à 2013 (*). Et encore, les 244 millions d’euros sont atteints par la vente de toutes les catégories de livres – bandes dessinées, livres scolaires, livres jeunesse, manuels professionnels, guides touristiques…

Malheureusement, dans le brouillard actuel – période de flou créée par la mutation numérique -, c’est la littérature qui pâtit le plus avec une diminution des ventes de 10 %. Plus interpellant, la masse de francophones déclarant ne jamais lire et ne posséder aucun livre est passée, entre 1985 et 2007, de 9 à 21 %! Intervenant vedette à l’Intime Festival, Tom Lanoye (lire notre rencontre p. 42) fait aussi un constat désolant: « Je considère que ne pas lire, c’est comme être aveugle, c’est comme ne pas voir les couleurs, dit-il. Je reste persuadé qu’il y a un livre, quelque part, qui a été écrit pour chacun, mais il faut le trouver ».

Et justement, comment le trouver? Dans un monde où les jeunes sont fascinés (anesthésiés?) par la culture digitale. « Un écrivain a le devoir de se rendre, au moins une fois par an, dans une école », poursuit Lanoye. Dans une enquête publiée en décembre 2014 dans nos colonnes, une majorité (35 %) d’intervenants considèrent que la culture n’est pas assez présente et pas assez valorisée dans l’enseignement. Bonne nouvelle chiffrée du moment: la vente de livres numériques est passée de 3 à 5 % entre 2013 et 2014, même si l’achat en ligne fait clairement du tort à la profession de libraire, basée sur le contact et le conseil.

Révolution numérique

Comment attirer le client sur un marché belge où le livre est loin d’être donné car soumis à la tabelle, vieux système qui permet de vendre les ouvrages plus cher qu’en France en intégrant dans le prix les frais de douane et de distribution? Le Conseil du livre de la Fédération Wallonie-Bruxelles a bien émis des « priorités » sur une hypothétique instauration du prix unique du livre ou sur un possible plan d’aide aux libraires; en attendant, on assiste à la fermeture de librairies bruxelloises emblématiques comme Libris, ou plus tôt dans le temps, la Librairie de Rome.

Tout aussi parlant, l’espace littérature qui rétrécit dans des chaînes de distribution comme la Fnac où le rayon high-tech s’étire, brillant de tous ses écrans. Loin de nous l’idée de faire le vieux con et de rester sur le quai alors que le train de la révolution a démarré, un peu comme Frédéric Beigbeder, grand ennemi du numérique qui, en amorce à son Premier bilan après l’apocalypse, nous interrogeait: « Pensez-vous franchement que l’acte de lire un livre en papier est le même que celui de cliquer sur un écran tactile? »

Tout est difficile pour les libraires indépendants, et la tentation d’ouvrir la librairie à d’autres produits que le livre est forte. Des espaces comme Filigranes – vrai supermarché de la culture – ou Cook & Book – librairie restaurant – sont commercialement inspirants. « C’est difficile aujourd’hui, oui et non, commente Daniela Puglisi, ex-responsable de Libris Louise dont la fermeture a été décidée par le groupe Actissia (France Loisirs, Belgique Loisirs, Le grand livre du mois…). Je pense qu’il y a encore moyen de tenir une librairie avec un service unique, celui du conseil. En tout cas, moi, j’y crois… » La preuve…

Après la disparition, le 25 juillet dernier, de la célèbre enseigne qui a entraîné douze pertes d’emploi, Daniela Puglisi rêve d’ouvrir son propre espace: « Proposer ce petit bonus qui fait qu’une librairie aujourd’hui est un peu plus qu’une librairie, mais un lieu de rencontre, c’est important. J’ai envie d’ouvrir un endroit convivial, je sais qu’il y a encore des gens qui veulent venir en librairie. Mais je sais aussi qu’aujourd’hui, pour tenir une librairie, il faut être aussi un peu businessman et qu’il faut des épaules solides ».

Choix pointus, publics ciblés

Et malgré l’atmosphère morose, les initiatives se multiplient et font face à un climat pourtant démotivant. A Bruxelles, on parle d’un projet de librairie autour du Prix européen de littérature dont le public connaît à peine l’existence… On voit des librairies s’afficher comme des endroits militants. C’est le cas de la librairie ixelloise Ptyx dont la belle façade (où trônent Marcel Proust, Virginia Wolf et Fernando Pessoa) annonce la couleur: un choix pointu, une sélection précise, le refus de jouer le jeu des représentants, le refus de vendre les best-sellers… Une ligne de conduite dictée par Emmanuel Requette qui a fait de son métier de libraire un point de jonction entre la littérature, la pensée et la modernité.

La possibilité de faire vivre une librairie tient aussi à la définition de cibles qui permettent d’exister selon des spécificités que le voisin ne développe pas. Après six mois d’existence, Tulitu, dans le centre branché de Bruxelles, se porte « super bien », focalisant ses choix sur les livres québécois et traitant des questions LGBT (lesbiennes, gay, bisex, trans).

« On propose l’actualité littéraire, bien sûr, explique Ariane Herman, fondatrice de la librairie avec Dominique Janelle, mais on défend les auteurs québécois et on a repris le créneau de la librairie Darakan après sa fermeture parce qu’on s’est dit que c’était hallucinant qu’il n’y ait plus de librairie gay à Bruxelles. Notre projet, on l’a voulu comme un projet complémentaire par rapport à celui des autres librairies. Cela ne sert à rien de faire concurrence aux autres en apportant la même chose. Alors oui, c’est difficile mais tout ne va pas si mal. Le livre ne mourra jamais. »

Et la baisse des ventes? « Ce n’est pas la catastrophe mondiale, poursuit-elle. Les chiffres du numérique? Ce n’est pas encore un marché à part entière. Je pense qu’il y a encore moyen de développer dans ce secteur sinon, on n’est pas folles, on n’aurait pas développé notre projet de librairie. On n’est pas courageuses, on est enthousiastes. » Une parole souriante et optimiste qui prouve que les aventuriers du livre sont toujours là, prêts à défendre un produit qui, quoi qu’on en dise, n’est pas une marchandise comme les autres.     

(*) Tous les chiffres cités sont extraits du bilan 2014 du Conseil du livre de la Fédération Wallonie-Bruxelles.        

FESTIVAL INTIME, les 28, 29 et 30/8. Théâtre de Namur. www.theatredenamur.be 

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