Manara, Auteur cul(te)

Aux femmes, il a offert corps de rêve, poitrines fières et jambes sans fin. Aux hommes, il a offert un prétexte: grâce à lui, la bd érotique s'est élevée au rang d’art véritable. Et fréquentable.

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Longtemps bridée par la censure et la religion, la version “adulte” de la bd s’est inventée à la cave, dans les odeurs de stupre, de chaussettes de casier de gymnase, d’huile de moteur chauffée à blanc, voire de poudre. Dans cette cuisine très épicée aux effluves de contre-culture pas très correcte, filaient des bagnoles et surgissaient de temps en temps  des « femmes à poil ». Le bonheur était total, un peu honteux, quand il n’était carrément pas illicite. Jusqu’à ce qu’un auteur libère ces dames peu vêtues de leurs cases de papier. Il s’appelle Milo Manara. Il les vénère et ose dessiner ce que beaucoup ne font que rêver. Il aurait même quelques leçons d’élégance à donner à cette Italie post-berlusconienne, car même si il reconnaît avoir traité « tout l’éventail de la perversion« , il l’a toujours fait avec une sacrée finesse.

Milo Manara a grandi dans le nord de l’Italie et même si c’est le catéchisme et ses images d’adoration et de douleur qui ont éveillé son intérêt pour le dessin, ce sont surtout les formes suggestives de Barbarella de Jean-Claude Forrest, puis celles très psyché de Jodelle de Guy Peellaert, qui attireront le jeune esthète dans les mailles du neuvième art.

Le trait, assuré et élégant du jeune Milo capte très vite ce qui fait la sensualité du monde qui l’entoure, et des femmes qui le peuplent. Depuis 1968, ses dessins de filles dénudées lui permettent de financer ses études d’architecture à Venise. Il se voyait déjà futur Le Corbusier, mais l’histoire en décida autrement. Ses dessins sexy (on s’encombre peu de texte à l’époque) sont publiés dans les fumetti, ces petits formats bon marché qui se vendent sous le manteau.

Clandestin, oui, mais productif! C’est à tour de bras que s’écoulent ses petites scènes cochonnes. Manara, à la manière d’un Rubens de la BD qui ne se lit qu’à une main, fournit jusqu’à plus de 200 pages mensuelles, aidé parfois de cinq ou six amis… un vrai studio en somme. Son premier récit d’envergure,Le Singe, paraîtra en France dans la mythique revue Charlie mensuel, créant déjà une onde de reconnaissance. Mais c’est quelques années plus tard que ce virtuose du noir et blanc assurera sa renommée critique.

A l’époque où bon nombre de ses pairs méprisent l’aventure, il la met en avant, et dans son titre : Les aventures d’HP et Giuseppe Bergman. L’acronyme HP, c’est pour Hugo Pratt, qui joue dans ces cases le maître d’aventure de Giuseppe, l’anti-héros craquant.Ajoutez à cela des filles qui perdent régulièrement leurs vêtements, et vous obtenez  le dosage du cocktail « manarien ». Explosif. Prépublié dans (A suivre), ce roman graphique au dessin excitant et aux dialogues tordants, sert mine de rien un récit picaresque. C’est le chef-d’œuvre de Manara, celui qui assoit sa crédibilité, pour de bon.

Du cul, mais que…

Mais c’est en 1983, avec Le déclic, que Manara marquera à jamais les esprits, le cœur, et le pantalon de ses lecteurs. Une bd de pur érotisme, voire de sexe, complètement libéré. Pas d’excuse à deux balles pour justifier l’effeuillage et le coït de ses dames, le scénario est peu équivoque: une jeune bourgeoise terriblement bien faite, mais frigide, se voit implanter dans le cerveau une puce électronique. Dont les impulsions vont déchaîner la libido de l’épouse bien sage. Perdant toute décence, la pauvre mais toujours très bien gaulée, héroïne tombe tête la première dans une invraisemblable série de situations aussi embarrassantes (pour elle) qu’excitantes (pour les voyeurs que sont les lecteurs). Ce concept produira 4 albums et des chiffres de vente à la hauteur de l’intensité des orgasmes tout neufs de la jeune femme. Un film (dispensable) et une série américaine en 3D (qui vaut le détour kitschounet) plus tard, on en parle encore.

La puissance d’évocation sexuelle des créatures lascives de Manara ne doit toutefois pas occulter le talent de cet orfèvre du trait et de la narration. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si des génies tels Hugo Pratt ou Fellini sont passés de maîtres adulés à coauteurs respectés. Manara a effectivement écrit deux bd avec l’un et l’autre. Almodovar aussi a craqué et collaboré à un one-shot avec l’auteur du Déclic.

Avec des auteurs comme Manara ou Crepax, le sexe se rachète une virginité et trouve le chemin des bibliothèques montrables. Fini la bd dont l’usage rendrait sourd, planquée sous le matelas. Manara invente la bd de cul classe qui ne se cache plus et peut trôner sur la table de salon. À 70 ans, son appétit de dessin n’a pas faibli: il sort le premier tome d’un diptyque sur la vie du Caravage, le peintre génial et maudit (le deuxième est déjà prévu l’année prochaine, avant, peut-être, une adaptation de l’Amérique de Kafka, qui le fait rêver).

Il se souvient: « Quand j’étais petit, il y avait, sur la couverture de mon livre de catéchisme une illustration de la crucifixion de Saint-Pierre, c’est la première image du Caravage qui m’a ébloui, tellement puissante et réaliste. C’était incroyable, je pensais que c’était une photo! J’avais 6 ans, je préparais ma première communion… je ne savais pas que c’était lui bien sûr mais ça m’a marqué. Depuis c’est mon saint protecteur (rires). Il m’a toujours fasciné, ce Caravaggio, avec sa vie de personnage de bd!« 

Retrouvez la suite de l’article, reprenant une interview avec Milo Manara, dans votre Moustique de ce mercedi 20/05/2015

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