Jérôme Colin – Qui est ce nouvel écrivain?

Télé, radio, presse écrite, on le croyait comblé. Mais non. Avec Eviter les péages, son premier roman, il se lance nu dans le vide de la littérature. Arrêt sur image.

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Eviter les péages , le premier roman de Jérôme Colin, est l’histoire d’un break conjugal. Tiraillé entre la stabilité d’une situation familiale qui l’étouffe et l’attirance pour une autre femme pas prévue au programme, le héros du livre, un chauffeur de taxi qui fait sa caisse la nuit, se retrouve seul, après le boulot, dans sa maison vide. L’éloignement de son épouse et de ses enfants ouvre une plage immense à la confession d’un homme tourmenté par un sentiment de culpabilité qui n’arrive pourtant pas à chasser les papillons de l’amour qui lui poussent dans le thorax. Il ne faut pas aller très loin dans le roman pour reconnaître dans ce personnage attachant, frère d’armes de ceux qui meurent de ne pas avancer, les traits maquillés de Jérôme Colin.

Comme son double romanesque et hypocondriaque, Jérôme Colin, 40 ans, est un garçon épidermique qui « attrape tout ce qui passe et a une peur bleue des maladies » – dixit une collègue à Moustique où il se pose chaque jour après avoir fermé Entrez sans frapper, la quotidienne qu’il présente avec Xavier Vanbuggenhout sur La Première. Mais qui est vraiment celui qui a fait de Hep Taxi! cette émission que les plus grandes conventions de psychanalyse nous envient? Une sorte de confessionnal dont la dextérité de parole fait dire à l’un de ses confrères qu’il est « capable d’aller chercher l’invité dans son intimité, sans indécence et sans vulgarité, contrairement à ce que pensent certaines oreilles chastes ». Jérôme Colin est vrai dans tout ce qu’il fait, mais il ne pouvait pas choisir plus belle scène de strip-tease que celle du roman pour dévoiler, avec la plus grande sincérité, la couleur de ses tripes: rouge viscères.

Eviter les péages est la chose la plus dangereusement personnelle que le garçon ait jamais livrée, sachant que, lui, le danger, il ne lui dit jamais non. « Passer de l’autre côté de la barrière et se livrer comme il le fait, c’est une mise à nu énorme », commente cette lectrice qui le connaît bien. « Alors, ce roman…, réfléchit celle-ci qui le fréquente depuis des années. Est-ce une nouvelle façon de se poser? De regarder dans le rétroviseur? Franchement, non. Ce roman est une autre voix pour dire son monde. » Ce monde trop étroit pour sa curiosité et dont il tente de repousser les parois depuis son adolescence qui a été marquée, de son propre aveu, « par les filles, les films et la musique ». « J’ai pris le grunge en pleine face quand j’avais 17 ans, explique-t-il. Nirvana, Pearl Jam, Rage Against The Machine. Plus tard, Jeff Buckley et l’album « Grace » – une immense émotion -, Radiohead, Massive Attack, NTM, Noir Désir. Il fallait que ce soit très triste et de préférence un peu sale. »

Poussé au cul

Ce romantisme juvénile, qui éclaire le regard de Jérôme – parfois malicieux, parfois malheureux – est omniprésent dans ce premier roman qui hurle sa terreur de sombrer dans les sables mouvants de la banalité. Pour celui qui partage les parages de son bureau (enfin, d’un de ses bureaux), « Jérôme est une éponge qui revendique sans complexe se nourrir au savoir des autres. Il est gourmand, limite excessif. Avec lui, pas de demi-mesure. Il est passionné de tout, scandalisé par tout, et capable de grosses colères. A part ça c’est un garçon au look presque scientifiquement négligé ». Jérôme donne toujours l’impression d’avoir des comptes à rendre avec le temps. De lui transpire une impatience existentielle qui lui dicte le rythme: vite. Il est pressé par la vie, pour ne pas dire poussé au cul.

« Il court tout le temps , raconte cet ex-camarade d’université. Après quoi? On ne sait pas. Il réussit tout ce qu’il entreprend et pourtant il a cette insatisfaction permanente. A 20 ans déjà, c’était la grande gueule des auditoires. Pas nécessairement pour se rendre intéressant, mais parce qu’il ne peut pas se retenir de dire quelque chose quand il l’a en tête. Un peu fouteur de merde, un peu sale gamin. Un peu autiste aussi dans sa relation aux autres. » Echo d’une collègue à la RTBF: « Jérôme est le type qu’on désirerait détester mais qu’on aime profondément. Il peut pousser des gueulantes, mais il revendique ce droit d’aimer, de se tromper, d’avoir peur, avec une terrible envie de vivre sans en perdre une miette ». Echo d’une collègue à Moustique: « C’est le sale gamin du fond qui n’a jamais son journal de classe mais que finalement tu n’as pas envie de punir ». Et puisque nous y sommes, restons-y… Au boulot, Jérôme est, au mieux, « totalement bordélique, distrait et désorganisé », au pire, « un mec qui parle fort au téléphone ». Un travail d’équipe que ce sauvageon a bien dû apprendre à maîtriser, lui qui n’a « jamais vraiment aimé les groupes » car il ne s’y est « jamais senti à l’aise ». Lui qui plaît aux filles (Jérôme est un redoutable séducteur) et cite comme images érotiques initiatiques « les vidéos de Madonna qui m’excitait beaucoup quand j’étais gamin, Julia Roberts dans Pretty Woman, un choc sexuel, et cette scène de sexe dans La nuit des temps de Barjavel qui m’avait très fort émoustillé ». Même s’il l’avoue: « Je crois que tout à l’époque éveillait ma sexualité. La moindre femme me faisait l’effet d’une bombe ».

Kerouac, E.T.,…

Mais il n’y a pas que les femmes qui ont guidé l’apprenti romancier sur le chemin de la littérature, il y a eu aussi La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole (« un roman avec la vie mais en dix fois plus grand ») et le bien nommé Sur la route de Jack Kerouac. Quant aux personnages qui lui ont pris la main ou ouvert la porte, il y a Christian Dejaiffe. « C’était mon prof d’anglais, un type exceptionnel, raconte Jérôme. C’est lui qui m’a fait aimer cette langue et c’est grâce à lui que j’ai eu plein de boulot car, que soit à la radio ou à Moustique, j’ai eu ma place parce que je parle l’anglais. Il nous apprenait la langue grâce à la musique et à des bouquins. Il avait une belle autorité, saine. Un jour, il m’a dit, à moi qui n’avais jamais quitté mon petit village (Flawinne – NDLR): « Monsieur Colin, faut sortir de chez vous maintenant ». A partir de là, je suis sorti, j’ai acheté une guitare, j’ai pris des cours de théâtre. »

A 18 ans, c’est au cours Florent à Paris qu’il tente sa chance, rentre en Belgique, fait des études de journalisme qu’il réussit et trois enfants qu’il réussit encore mieux. « Il a eu la paternité précoce, souligne celui-ci. Une paternité assumée mais toujours inquiète. Pour lui la question est: comment être un bon père? » Cette question du géniteur vire à l’obsession mentale pour le personnage d’Eviter les péages qui converse avec son père mort, comme s’il n’était jamais trop tard pour se rappeler que, quand même, il est passé à côté de quelqu’un. Ce chauffeur de nuit qui se fait mal et fait mal lorsqu’il pointe la cruauté de ses pensées: « Reste à savoir si la mère de nos enfants est la femme de notre vie ». Passer la moitié de ses journées dans les salles obscures n’arrange rien à l’attente – énorme – qu’il a de la vie au-dessus de laquelle il place l’amitié comme objet précieux.

« L’amitié est primordiale chez moi , explique-t-il. C’est le thème de E.T., le film qui m’a le plus ébloui. Je l’ai vu plus de vingt fois, notamment avec mes enfants. Et jamais je ne l’ai vu sans pleurer. A chaque fois, à la fin, au moment des adieux, je pleure comme un enfant. Cette scène me déchire le cœur… » Pour cette responsable qui connaît bien le bonhomme, « Jérôme est une aventure permanente. Parfois, son ciel est bleu et dégagé. Parfois, l’orage gronde. Il n’est pas très paisible, mais qu’est-ce qu’il est sensible ». Le déchirement, l’abandon, la perte sont évidemment des thèmes qui donnent la tonalité à son premier récit où l’on voit un homme se débattre, tombé dans la mare au requin sans s’apercevoir que le requin c’est lui. Venue de la hiérarchie (un concept qu’il a parfois eu du mal à considérer autrement qu’en lui faisant un doigt d’honneur), l’image de Jérôme Colin est celle d’un homme double: « C’est l’intelligence et le cœur. Il aborde les sujets avec sa tête et avec ses tripes, mais c’est une foutue tête de mule. Il faut savoir discuter avec lui d’égal à égal sinon c’est un bulldozer qui part tout seul ». Un homme malade de ses angoisses dont il s’offre le luxe de doubler le niveau d’intensité (à quoi pense-t-il le soir en se couchant?) avec la parution de ce premier livre qui est clairement son quatrième enfant.

Un homme, un taxi et l’amour qui passe

On dit du premier roman qu’il vaut mieux l’écrire et le ranger dans un tiroir pour passer au deuxième. Pas pour Jérôme Colin qui est un garçon peu raisonnable. Car c’est exactement ce premier roman – et pas un autre (pour le moment) – qu’il veut qu’on lise. L’histoire de ce chauffeur de taxi dont la tête est mise à prix et à l’envers par l’arrivée de Marie (« Cette fille, il fallait la fuir ») qui va provoquer un glissement de plaques tectoniques dans son existence. En plaçant sa vie de famille en quarantaine – sa femme et ses enfants décampent -, le taxi driver se regarde dans le miroir du rétroviseur et nous entraîne avec lui dans une lente dérive nocturne où l’on saura tout de ses doutes, de ses peurs, de ses erreurs, de ses regrets et de sa crainte la plus risible, celle d’attraper deux cancers par jour. Sur une histoire somme toute banale, Colin répond par un texte sur les dangers de la banalité qui, pour le narrateur, est un spectacle désolant dès lors qu’elle s’attaque à l’amour. Le roman, qui a ses maladresses, ne manque pas de profondeur lorsqu’il s’attache à décrire le quotidien qui envahit et engloutit le couple déjà au bord du  naufrage. Quant à savoir si ça finit bien…

EVITER LES PEAGES , Jérôme Colin, Allary Editions, 197 p.  

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