Sempé vu par sa femme Martine Gossieaux : "Il a toujours revendiqué être un dessinateur d’humour"

Au pays de Tintin et de Franquin, Sempé n’a pas la popularité qu’il mérite. Mais une rétrospective à la Fondation Folon et Le petit Nicolas en dessin animé lui rendent justice.

Sempé vu par sa femme Martine Gossieaux :
© JJ Sempé

Il suffirait de filmer les visages des visiteurs de l’expo, et il n’y aurait plus rien à écrire. Ils sont là, petits et grands, savourant un détail, allant chercher leur père ou leur compagne pour les prendre à témoin. Même dans la grisaille de l’âge, les personnages de Sempé portent encore avec eux leurs rêves enfantins, parfois leurs révoltes. Les scènes de campagne, les proportions menaçantes des buildings ou la beauté des arbres sont vivantes avec la même force, la même évidence. Chaque existence compte et, en même temps, tout nous écrase, le ciel, les foules, la nature, les grands ensembles (c’est le sens du titre de l’expo, Infiniment vôtre). Ce sont des petits riens parfaits, quasi secrets, de la magie en tout cas.

À la disparition de Sempé ce 11 août, nous avions retracé ses 89 ans de vie, sa jeunesse difficile et ses 70 années rapidement triomphantes de dessins, des premiers croquis de presse en Gironde aux impressionnantes couvertures du prestigieux magazine New Yorker (112, un record, quelques-unes sont montrées à La Hulpe), de la naissance en 1954 dans Moustique d’un petit garçon baptisé Nicolas d’après un magasin de vin bruxellois (on découvre même une planche signée Agostini, alors pseudo de Goscinny) à cette incroyable capacité, quelle que soit la décennie, à cerner notre époque d’un trait fin, précis, empathique.

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Mais au fond, la Fondation Folon a eu raison de ne pas trop en dire. L’art délicat de Sempé n’a pas besoin d’explication, de parallèles biographiques, de dates (de toute façon, il est toujours à l’avance). Il suffit de se laisser enchanter par cette exposition préparée de longue date, mais qui est la première depuis sa disparition. Martine Gossieaux-Sempé en est bouleversée, elle qui a si longtemps accompagné sa vie, éditant ses livres, collaborant ou suscitant les manifestations autour de son œuvre. Évidemment, c’est elle qui parle le mieux de Sempé.

sempé

Dessin original pour la couverture du New Yorker du 4 mai 2009. © Sempé

Le Moustique

Grâce au Moustique, il avait commencé le petit Nicolas et rencontré René Goscinny qui fut un de ses grands amis. Il en était très reconnaissant. Mais, plutôt qu’à Bruxelles, son attachement allait à Paris. Ensuite, New York l’a fasciné (Sempé en Amérique, version largement augmentée de Sempé à New York est bientôt disponible).”

Humour

“Comme Chaval et Jean Bosc, il a toujours revendiqué être un dessinateur d’humour. Il fallait faire sourire avec légèreté. L’importance de son regard sur la société, c’est une évolution dans l’œil des lecteurs. Mais il a aussi concentré sa façon de montrer des choses: il fallait comprendre tout de suite. Les détails et les textes de ses légendes devaient être très précis. Rien ne devait dévier de sa pensée.”

Enfances

“Son vrai père s’est suicidé. Monsieur Sempé, son père adoptif, était un monsieur charmant. Jeune, sa femme était ravissante, mais elle avait une sacrée poigne. Il en a bavé. Mais il s’en est sorti d’une façon extraordinaire, par lui-même. Lui qui avait connu des problèmes scolaires, qui était bègue en plus, il prenait chez la voisine des piles du magazine Nous Deux pour apprendre à écrire sans faute, jusqu’à devenir très à cheval sur l’orthographe. Puis il s’est engagé dans l’armée pour partir de Bordeaux… Sauf dans le livre Enfances, il n’en parlait jamais. Il avait mis son passé de côté. Il n’en voulait à personne. Ses parents avaient fait ce qu’ils avaient pu. Dans Le petit Nicolas, les enfants sont rigolards comme Jean-Jacques l’était à l’école. Dans ses dessins, les enfants sont dans des endroits gais, des plages, des parcs… Ils sont libres et joyeux comme lui.”

Autodidacte

“Il n’avait pas appris le dessin. Je l’ai vu s’essayer à ses premières aquarelles. Il ne savait pas comment s’y prendre. Même dans le choix du matériel, il n’y connaissait rien. Il a commencé à dessiner avec une plume qu’utilisaient les enfants à l’école. Il n’avait aucune notion de la réussite, mais il fallait toujours que ce soit parfait. Il n’était jamais heureux de son travail. Toute sa vie, il a eu l’obsession d’améliorer son dessin.”

Ses influences

“L’art de l’affiche l’impressionnait, particulièrement chez Raymond Savignac, grand ami et personnage d’une élégance extraordinaire. Pendant des années, on allait le voir le week-end. Ils buvaient des cocktails au bar du Normandy (Deauville), parlaient de leurs projets, se montraient ce qu’ils faisaient. Ils étaient très admiratifs l’un de l’autre. Le photographe Robert Doisneau était aussi un ami. Devant le dessinateur Saul Steinberg, il était comme un enfant. Il avait l’impression de ne rien valoir. Il a adoré Hergé, autre dessinateur sans formation… Ce sont les gens qu’on admire qui vous font avancer. Jean-Jacques voulait leur montrer de quoi il était capable.”

Les carnets

“Il avait des carnets où, parfois, il écrivait une légende, traçait un dessin, mais il ne prenait pas de notes. Il était toujours en train de réfléchir, mais il captait les choses en marchant. Sur la feuille, il parvenait à faire sentir l’atmosphère d’un quartier. Il créait de tête, recomposant Saint-Germain en mélangeant des choses venues d’ailleurs…”

Écrivains

“Patrick Modiano, on le croisait. Il était un des grands écrivains que Jean-Jacques adorait. Avec ses mots, il avait cette façon de recréer des quartiers et des époques, un peu comme lui dans ses dessins. Après Catherine Certitude avec Modiano, Patrick Süskind (Le parfum) lui a proposé une collaboration (L’histoire de Monsieur Sommer). Sempé a beaucoup écrit. J’ai le projet de publier ses Contes inachevés. Rien n’est fini parce qu’il démarrait une histoire absolument fabuleuse et puis, d’autres commandes venaient s’imposer. J’espère un jour montrer que le Sempé écrivain est aussi formidable que le dessinateur.”

Patrimoine

“Conserver ses dessins dans des tiroirs n’était pas son truc. Il fallait que ça bouge, que ça vive, que les gens voient son travail. Le partager était son bonheur. Apprendre qu’à la librairie, j’avais vendu un simple petit coffret de cartes le mettait en joie.”

Sans juger

“Observez ses petites dames avec des cannes… Il est dans la compassion. Il nous regarde comme il regarde l’univers, avec une grande gentillesse. C’était sa nature. La bêtise le fatiguait, mais il n’était du tout tourné vers le passé. La société d’aujourd’hui ne le choquait pas. Il suivait l’actualité. Il aimait sentir ce qui arrivait et introduire ces nouveautés dans ses dessins. Il a dessiné une vieille femme qui s’offre un portable et dont le perroquet répète “T’es où? T’es où?”. Il a montré des trottinettes avant qu’on ne les voie partout…”

Livres

“Sempé est un auteur. Il voulait exister en faisant des livres. Le dernier, nous étions en Provence. Je suis allée à Paris pour l’impression de la couverture et suis rentrée le soir même pour pourvoir la lui montrer. Il fallait qu’il la voie. Il en était heureux. Il est parti trois jours après…”

**** Sempé, Infiniment vôtre. Du 8/10 au 15/01. Fondation Folon, La Hulpe. fondationfolon.be

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