Où va s’arrêter la Frida Kahlo-mania?

Entre Marilyn et Che Guevara, Frida Kahlo a rejoint la galerie des icônes pop.  Les motifs de son œuvre et les épisodes de sa vie sont mis en scène dans deux parcours qui surfent sur la tendance de l’expérience immersive.

frida kahlo
© Frida Kahlo, The Life of An Icon

On ne sait pas où cela s’arrêtera. La Frida Kahlo-mania, conjugaison de pures idées marketing et de ­moyennes bonnes intentions, est en totale roue libre. Dernier exemple d’objet commercialisé à l’effigie de l’artiste mexicaine: une montre signée en collaboration entre Swatch et le Centre Pompidou représentant des fragments de The Frame, autoportrait de Frida Kahlo daté de 1938 et acheté par la France en 1939.  À la section “Nos chefs-d’œuvre”, le Centre Pompidou décrit ce magnifique tableau embléma­tique du style de la peintre: “Le visage de l’artiste apparaît dans une percée du décor luxuriant dont l’exubérance chromatique et ornementale renvoie aux accessoires et aux objets précolombiens omniprésents dans l’univers de Frida Kahlo”.

Mode immersion

C’est évidemment tous les éléments ornementaux, voire décoratifs (fleurs, plantes, oiseaux, rubans, vêtements), de l’univers esthétique inventé par l’artiste qui sont mis en exergue dans cette immense production de goodies pop qui ne recule devant rien. Ni devant le maquillage (la ligne de make-up lancée par la firme Ultra Beauty sous le slogan “Ne vous excusez jamais d’être qui vous êtes”), ni devant la Barbie (la très critiquée poupée fabriquée par Mattel). Commercialisée en 2018, à l’occasion de la Journée des droits de la femme, cette Barbie Frida a beaucoup fait réagir les internautes et certains membres de la famille de l’artiste qui ont obtenu l’interdiction de sa vente au Mexique. Petite-nièce de Frida Kahlo, Mara Romeo avait déclaré à l’AFP: “J’aurais voulu que la poupée ait davantage les traits de Frida, pas cette poupée aux yeux clairs. La poupée devrait représenter tout ce qu’incarnait ma tante: sa force”. Avec sa peau trop blanche, sa pilosité effacée, et aucune référence à son handicap, la poupée avait été jugée comme une relecture trop rapide de l’identité de Frida Kahlo.

Frida Kahlo en barbie

© BelgaImage

C’est que son personnage, élevé au rang de modèle par le mouvement queer, fait écho à des questionnements contemporains sur le validisme, le féminisme, les personnes racialisées et la bisexualité.  À 6 ans, elle est atteinte de poliomyélite qui déforme sa jambe; à 18, elle est victime d’un accident de bus qui lui fracasse la colonne vertébrale. Frida Kahlo a fait de son corps meurtri le pivot de son œuvre, refusant les injonctions et les normes de beauté des années 1930 et 40. Elle ne s’épile pas – d’où ses sourcils fournis et l’ombre d’une moustache soulignant sa lèvre supérieure -, elle renie le chic du prêt-à-porter et s’habille en puisant dans le dressing ethnique mexicain et, cerise sur le gâteau des pionnières, elle revendique sa bisexualité, autant dire sa liberté face à son époux, Diego Rivera, célèbre muraliste et grand cavaleur.

Entre la Marilyn d’Andy Warhol et le Che Guevara d’Alberto Korda, Frida Kahlo est devenue un motif pop – le logo d’un univers auquel s’identifient les ­jeunes générations qui la trouvent cool. Au centre de ce marché de l’effigie, la Frida Kahlo Corporation contrôle les licences commerciales. Fondée en 2005, basée en Floride, née d’une joint-venture entre une société de distribution et les descendants de la ­peintre, la Frida Kahlo Corporation décrit sur son site le but qu’elle s’est donné: “enseigner, partager et préserver l’art, l’image et l’héritage de Frida Kahlo”. Cette institution, qui détient les droits attachés au nom et à l’image de Frida Kahlo, se doit d’informer la famille de toutes les demandes de licences et de tous les projets commerciaux, ce qui n’avait manifestement pas été fait pour la poupée Barbie…

Agréable, didactique et ludique

L’image de Frida Kahlo est désormais déclinée sur des mugs, des carnets, des trousses, des pochettes – on la retrouve sans surprise dans l’art shop, dernière station du parcours immersif consacré à la vie de l’artiste et homologué par la Frida Kahlo Corporation. À Bruxelles, en suivant le dédale des longs couloirs sombres de la galerie Horta, le visiteur est plongé dans un tourbillon d’images projetées qui l’enveloppent et lui font un peu ­perdre pied. Apès Magritte, Klimt, Monet et Van Gogh, Frida Kahlo est au centre de cette nouvelle forme d’happening qui mixe scénographie et spec­tacle, attraction de foire et ­promenade numérique. Ici, on raconte la vie d’une femme grâce à un dispositif dont l’ambition n’est pas de montrer des tableaux originaux, mais de créer des sensations, rythmant la visite par des projections à 360 degrés ou des décors censés reproduire l’environnement esthétique de Frida Kahlo, idole au Mexique et icône communiste.

Frida Kahlo

Frida sur Frida

Dans la grande salle, on titube un peu, déstabilisé par l’énormité des images d’archives retraçant le contexte historique qui produira l’œuvre de Kahlo. De tableau en tableau (autel de dévotion, robes ­folkloriques, accident de bus…), se déploient les chapitres d’une existence modélisée pour les besoins de cette balade technologique dont le principe ­scénographique semble plaire au public. C’est didactique et ludique – même si ça ne rend pas toujours compte du mythe doloriste de Frida Kahlo qui peignait dans son lit (plusieurs tableaux en attestent) et dont la souffrance physique était la clé de son œuvre. Les thèmes de la mort, de la blessure et du corps abîmé sont quelque peu noyés dans une cascade d’images de fleurs, de plantes et de bimbeloterie religieuse, prouvant que cette expo est sans doute le summum de la tendance Frida Kahlo. Sur le même principe de l’immersion et de la scénographie digitale, un deuxième parcours propose de plonger les visiteurs au cœur de la peinture de Frida Kahlo. Baptisée Viva Frida Kahlo, il constitue le supplément du premier, plus axé sur la biographie de l’artiste. Ici aussi, l’espace, travaillé à partir de sons et d’images, est entièrement dédié au paysage esthétique imaginé par une peintre qui, pour le bonheur des concepteurs, avait le goût des couleurs et de l’ornement. Expos immersives, merchandising, film (le biopic avec Salma Hayek date déjà de 2002), tout est bon pour entretenir le culte de cette figure majeure de l’art du XXe siècle. Certains pensent qu’il s’agit d’une bonne chose et croient que la principale intéressée serait heureuse de voir son œuvre ainsi promue comme spectacle de la liberté qu’elle a tant défendue. D’autres sont heurtés de voir l’exploitation commerciale de ses tableaux et pensent qu’il ne faut pas confondre un autoportrait de Frida Kahlo et un selfie d’influenceuse. Les mêmes sont convaincus qu’elle serait tétanisée par l’ampleur des profits générés par la vente d’objets à son effigie – elle qui ­affichait des idées anticapitalistes.

Frida Kahlo, la vie d’une icône, jusqu’au 19/11. Galerie Horta, rue du Marché aux Herbes 116, 1000 Bruxelles. 

Viva Frida Kahlo, jusqu’au 31/8. Viage Digital Art Theatre, boulevard Anspach 30, 1000 Bruxelles. 

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