Pourquoi il faut aller voir l’expo Hyperrealism Sculpture

Dans une société fascinée par le culte du corps et la perfection plastique, comment s’approcher au plus près de la peau et de la tragédie de la chair? En visitant Hyperrealism Sculpture, impressionnante expo sur les canons de la beauté au quotidien.

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Des cheveux, des rides, des taches. L’étreinte d’un couple, des fringues sans élégance, l’humidité d’un épiderme, l’intimité de poils pubiens. Dès l’entrée du Musée de la Boverie, la réalité des corps est si forte qu’on en oublierait presque la facticité des oeuvres présentées. Après Bilbao, le Mexique, l’Australie, Rotterdam, Hyperrealism Sculpture fait halte à Liège. C’est aux États-Unis, dans les années 1960, que naît l’hyperréalisme en réaction à l’art abstrait. Répondant à la soif de vérité d’une génération qui a vécu le Watergate, le Viêtnam, l’assassinat de Kennedy, les artistes s’engouffrent dans les voies ouvertes par le pop art et le photoréalisme.

Les thématiques? Elles racontent la banalité du quotidien. Attentifs au moindre détail, les sculpteurs travaillent leurs moulages sur des modèles vivants. Plus vraies que nature, leurs oeuvres suscitent dans un premier temps l’étonnement et la raillerie. L’illusion créée par ces hyperréalistes est si parfaite – comme ces femmes nues en silicone conçues par Paul McCarthy – qu’elle projette souvent un malaise, renvoyant à l’indicible qui en émerge. L’hyperréel exprimerait-il plus que le réel? Quitte à déranger? En affirmant que “le but d’une œuvre n’est pas qu’elle soit jolie mais qu’elle soit porteuse de sens”, l’artiste Duane Hanson répond à la question.

Les 31 artistes présents et les 44 oeuvres exposées questionnent le corps – ses formes, ses forces, son langage. Si la Belge Berlinde De Bruyckere situe ses interrogations au croisement entre la vie et la mort, Allen Jones aime métamorphoser ses personnages en mobilier, tandis que Maurizio Cattelan transforme une série de bras faisant le salut fasciste en trophées de chasse. Il y a de quoi être interpellé, amusé, ému, choqué, fasciné tout en assumant une pointe de voyeurisme, dans un parcours également émaillé d’interviews, de vidéos, avec, en fin de parcours, un regard posé sur les possibilités nouvelles que semblent offrir les outils numériques d’aujourd’hui. On peut en avoir une idée devant ce personnage en fauteuil roulant, devisant au téléphone sur le marché international de l’art, le tout dans une réalité déstabilisante pour le spectateur qui ne sait plus où commence ni où finit l’illusion. La boucle ne serait donc jamais bouclée? Comme le disait Marcel Duchamp, et comme rappelé aux cimaises de l’expo, en finale, “c’est le regardeur qui fait l’oeuvre”.


A Girl – 2006

Signée par l’artiste australien Ron Mueck, une des oeuvres les plus interpellantes de l’expo sinon la plus perturbante. Sa dimension spectaculaire – plus de 5 mètres – confère à ce nouveau-né un aspect presque monstrueux. Une manière de faire ressentir au plus profond de nos tripes la réalité brutale de notre arrivée dans l’existence.

Woman And Child – 2010

Autre exemple impressionnant de sculpture hyperréaliste, cette grand-mère à l’enfant est l’oeuvre de l’artiste australien Sam Jinks. Une image extrêmement touchante, pointant les deux extrêmes de la vie. Les effets monumentaux de Jinks n’hésitent pas à frôler le morbide…

Cowboy With Hay – 1984/1989

Dès 1960, Duane Hanson crée des personnages grandeur nature à partir de modèles vivants. Il recourt à de vrais vêtements, des perruques et autres accessoires. Vu de près, le personnage se révèle banal, quotidien, proche de l’Américain moyen. La satire sociale n’est pas loin…

Untiteld (Kneeling Woman) – 2015

Grâce à la subtile utilisation notamment de silicone et de fibre de verre, Sam Jinks – encore lui! – parvient à rendre la transparence de la peau, sous laquelle on décèle le dessin des veines… Dans cette oeuvre, c’est toute l’intimité, la vulnérabilité et la fugacité de la vie qui s’exprime.

Girl With The Red Drape – 1984

En fibre de verre, silicone et vrais cheveux, cette femme nue drapée d’un tissu est signée John De Andrea. Il explore la corporéité du sujet humain comme le firent avec une éblouissante maîtrise les peintres de la Renaissance s’inspirant eux-mêmes des sculpteurs de l’antiquité grecque.

Catalina – 1981

L’Américaine Carole Feuerman, fascinée par le thème de l’eau, crée des bustes ou des fragments de corps revêtus de maillot de bain. Ses jeunes nageuses aux peaux luisantes, créées par la peinture à l’huile appliquée sur la résine, expriment le rapport heureux entretenu avec leur propre corps ainsi qu’une paix intérieure quasi palpable.

HYPERREALISM SCULPTURE. CECI N’EST PAS UN CORPS. Jusqu’au 3/5/20. La Boverie, 4000 Liège. www.expo-corps.be

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