Gaston Lagaffe, pionnier du cool

Employé peu modèle, écolo avant l’heure, antimilitariste, Gaston a connu mille phases. Elles sont toutes racontées au Centre Pompidou pour célébrer son soixantième anniversaire et son auteur, Franquin. On y était.

Gaston ©Dargaud-Lombard_2016

Un héros “qui n’aurait aucune qualité: il serait con, pas beau, pas fort”. Nous sommes en 1957. Le portrait si peu flatteur que dépeint alors André Franquin à Yvan Delporte, rédacteur en chef anar de Spirou, est celui du personnage qui deviendra plus tard son alter ego dessiné, son terrain de jeu préféré. Celui qui incarnera ses idées, aussi minées soient-elles. Delporte applaudit et lui trouve même un prénom, inspiré d’un ami assistant pharmacien qui  fabriquait chez lui toutes sortes de boissons alcoolisées: Gaston. La première fois qu’on l’aperçoit dans les pages du Journal de Spirou, il est affublé d’un costume, d’un nœud papillon et de chaussures de ville. Tenue qu’il lâchera bien vite pour une paire d’espadrilles, un vieux pull vert bouloché et un jean élimé. Mais plus que sa silhouette souple et son look dégingandé, c’est le  caractère subversif et bougon de ce geek-écolo avant l’heure qu’on retient près de soixante ans plus tard. C’est d’ailleurs à cette désinvolture crasse que le Centre Pompidou rend hommage jusqu’au 10 avril avec l’exposition Gaston, au-delà de Lagaffe. En petit comité, au sein de sa bibliothèque. 

Un chef-d’œuvre 

Né d’un peu de rien – la nécessité de combler les trous et de “caler” les textes de la mise en pages du Journal de Spirou -, Gaston sera le chef-d’œuvre de  Franquin. Un personnage très vivant à défaut d’être vivace. Une humanité que le dessinateur insuffle au fil des années et des mutations de la société, jusqu’à carrément faire campagne pour Amnesty international et l’Unicef dans les années 80. L’exposition à la BPI (Bibliothèque publique d’information) choisit de dépasser cette chronologie pour s’attacher aux thématiques qui ont marqué le géniteur de Lagaffe. Une idée qui fonctionne bien, malgré l’espace restreint où sont exposées quelque 300 pièces dont des fac-similés, des originaux, des agrandissements de dessins ou des extraits vidéo. 

Gaston, un zazou magnifique

À l’époque, le neuvième art se dévergonde enfin. Face à Lucky Luke, Gil Jourdan ou Buck Danny qui faisaient la gloire du magazine, apparaissent d’autres personnages aux phylactères moins premier degré. Gaston propage un sacré bordel où qu’il passe, renverse des pots d’encre, laisse des traces de pas, mais n’a pas de planches dédiées. Ça aurait pu s’arrêter là, mais Franquin, accompagné de son complice Jidéhem, décide finalement de l’utiliser comme un miroir de la société de l’époque. Il lui invente une rédaction, assez différente de celle de Spirou dans laquelle il ne faisait d’ailleurs que passer. La réalité, c’est que les auteurs sont soumis à une cadence infernale, pressés comme des citrons pour divertir chaque semaine avec des planches de qualité. Lagaffe et son poil dans la main légendaire contraste et vivote tranquillement. 

Une manière de tourner en dérision la vie de bureau. Sorte de laboratoire, le Journal de Spirou est porté à l’époque par de grands enfants facétieux en dépit des  racines catholiques bien-pensantes des éditions Dupuis. Il faut alors des trésors immenses d’inventivité pour insuffler des idées progressistes au journal. Franquin utilise mille détours et beaucoup d’ironie pour éviter d’être censuré. Ce qui ne fonctionne pas toujours, en témoigne un courrier de la direction concernant l’album Des gaffes et des dégâts qui explique: “Ainsi que nous le craignions, Monsieur Barbariche nous a encore mis en garde contre la tendance qu’ont nos auteurs à ridiculiser la force publique. Dans l’album en question, Franquin a consacré plusieurs pages à cela, et bien que la chose soit traitée avec beaucoup d’humour, il n’en reste pas moins qu’elle peut déplaire aux Membres de la Commission”. 

Alter Ego

Des citations de Franquin sont placées tout au long de l’exposition et permettent de lier le caractère de l’auteur à son œuvre. Ce n’est un secret pour personne, il était antimilitariste et balançait avec plaisir ses idées pacifistes en pleine période de conflit Est-Ouest ou de guerre du Viêtnam. Il avait également une profonde aversion pour les parcmètres, sorte de running gag que l’on retrouve au sein des albums de Gaston. Mais il était surtout écolo avant l’heure et amoureux des animaux. En témoigne sa grande ménagerie dans un univers pourtant très urbain, où l’on retrouve tantôt des singes, des éléphants, puis évidemment sa mouette et son chat qui permettent aux collègues de Gaston de se reconnecter avec la nature. Son créateur a toujours vécu entouré d’animaux et explique d’ailleurs avoir recueilli un écureuil qui a habité des années chez lui. Les deux se mélangent allègrement comme l’explique Frédéric Jannin, qui a participé à l’élaboration de cette exposition. “À un moment, Franquin, c’est Gaston. Il s’est complètement glissé dans le personnage. On le sent quand on lit les Spirou, on voit le moment où petit à petit, ça devient son lieu de communication avec le monde.” Un véritable moteur cathartique.

Pour découvrir la suite de l’article, rendez-vous en librairie ou sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

GASTON, AU-DELÀ DE LAGAFFE,  jusqu’au 10/4. BPI  de Beaubourg, Paris. www.centrepompidou.fr

FRANQUIN – IL ÉTAIT UNE FOIS: IDÉES NOIRES, éditions Fluide Glacial. Sortie le 18/1.

Plus d'actualité