Expo Jan Fabre à Saint-Pétersbourg: un sacre pour l’art belge

Après le Louvre en 2008, le plasticien flamand investit le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Près de 230 de ses œuvres y sont exposées jusqu’en avril prochain.

Fabre ©Rafal Naczyk

Mèches gominées, allure fluide, costume trois pièces enfoui sous un manteau fourré à la russe, Jan Fabre investit l’Ermitage comme un ambassadeur de charme, au passé sulfureux. Au milieu d’une salle, une série de sculptures dorées où Fabre joue avec son image, affublée de grimaces et de cornes. Les flashs crépitent. Les questions fusent. La presse internationale est au rendez-vous. Car l’événement est inédit: l’Anversois, 58 ans, est un des rares artistes contemporains à exposer – de son vivant – dans le prestigieux musée. 

La visite de l’Ermitage “made by Fabre” se révèle d’une richesse bluffante. Dans la cour du Palais d’hiver, une œuvre en bronze doré est dressée vers le ciel. Son titre: L’homme qui mesure les nuages. Son visage mêle le sien et celui de son frère décédé il y a 25 ans. Mais au milieu de la foule, ce double de l’artiste semble plutôt se mesurer lui-même à l’immensité du bâtiment. Avec ses trois millions d’objets d’art, l’Ermitage est le joyau incontesté de la culture russe. Mais dans la ville de Dostoïevski, c’est aussi bien plus qu’un musée. “C’est un objet de fierté nationale et une plongée dans les racines de l’histoire du pays: ce palais a été la demeure de la dynastie des Romanov. Il a aussi été, pendant la Seconde Guerre mondiale, l’un des plus grands centres de résistance contre l’invasion nazie”, explique Dimitri Ozerkov, commissaire de l’exposition et directeur du département d’art contemporain de l’Ermitage.

À l’une des entrées des salles d’exposition, un double de Fabre, la tête dans le mur, semble s’être cassé le nez contre une œuvre. Le sol est maculé du sang tombant goutte à goutte à ses pieds, nus. “C’est mon autoportrait en nain, confie l’artiste. Je suis un nain né dans un pays de géants. Nous, les Flamands, devons gérer la grandeur de notre passé, une tradition exceptionnelle.” C’est ainsi que se définit l’artiste contemporain: certains respectent les divinités, d’autres s’agenouillent devant l’argent, lui se heurte frontalement à l’histoire de l’art. 

Only kitsch will make you rich

Sans prendre de risques, Fabre a jeté son dévolu sur les salles “flamandes” du musée, où sont abrités les précieux tableaux de Pierre Paul Rubens, Jacob Jordaens, Frans Snyders ou encore Antoon Van Dyck. Par peur de froisser ou… de sauter dans l’inconnu? “Mes vieux maîtres flamands – Rubens, Van Eyck, Van Dyck, Bosch, Bruegel – sont parfois bien plus subversifs que nombre d’artistes contemporains, confie le plasticien. J’apprends encore énormément à leur contact. Je suis toujours en dialogue avec eux, ce sont mes racines spirituelles.”

La matière créative de Fabre, ce sont des cuirasses de scarabées, des danses macabres de squelettes, des punaises, des clous, des têtes de chouettes, faucheuses ricanantes, chaises d’invalides et tableaux cryptiques réalisés au bic bleu… Ici, un monstre canin dévore un perroquet. Là, des crânes assassins narguent les natures mortes de Frans Snyders. La mort, encore tiède, les stigmates et la vanité sont partout. Sur les toiles immenses des maîtres flamands comme dans le mouvement d’un cygne ou d’un paon empaillés par l’artiste. Plus loin, des phrases écrites avec du sang surgissent sur les murs. Un brin provoc, comme Only art will break your heart, only kitsch will make you rich que l’on fourre dans sa poche. Comme un précieux sésame… Tout dérange et questionne en même temps. Ce qui sied au mental de trublion de l’artiste, qui dessine avec son sang, son sperme et travaille l’espace comme une “dramaturgie”.

La jeune princesse Élisabeth

Jan Fabre - Elisabeth ©Rafal Naczyk

Soudain, entre deux candélabres scintillants comme des boules à facettes, une statue en marbre posée sur un immense socle. Son visage… est celui de la jeune princesse Élisabeth, “future reine de Belgique”, qui vient de célébrer ses 15 ans. Sourire aux lèvres, vêtue d’un jean, d’un gilet et d’une couronne de carnaval forain, elle trône au milieu de la salle Van Dyck, remplie de souverains du passé. L’œuvre fait partie d’une série inédite intitulée My Queens, à travers laquelle l’artiste rend hommage à huit souveraines imaginaires. Des femmes ordinaires, des “reines de cœur”, amies et muses, collaboratrices de longue date.

Comme Katrien Bruyneel et Barbara De Coninck, piliers de l’entreprise Fabre depuis ses débuts. Présentes lors du vernissage, sous le choc de découvrir leur portrait gravé dans le marbre de Carrare, elles ont les larmes aux yeux. “C’est la pièce   de résistance de l’exposition”, s’exclame Jan Fabre, la bouche en cœur. Sous un romantisme vague, celui d’un Rubens trash, d’un Jordaens nightclubber, on devine chez lui la sensibilité divinatoire des écorchés. Serait-il tombé amoureux? “L’avenir de l’homme, c’est le pouvoir féminin. Je pense que le monde se porterait mieux s’il était dirigé par des femmes”, confie-t-il.

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