Pacifiction, l’un des films les plus audacieux de l’année

Avec Pacifiction, Albert Serra plonge Benoît Magimel dans une errance politique hypnotique à Tahiti et signe le grand film malade de l’année.

Pacifiction
© Prod.

En espadrilles orange et costume crème, le regard fuyant derrière ses lunettes bleues fumées, un haut représentant de la République nommé De Roller (Magimel, grandiose) s’enlise peu à peu dans les sables de sa propre paranoïa. À partir de ce pitch qui a pour horizon l’effondrement d’un homme et la vacuité du pouvoir, le Catalan Albert Serra signe l’un des films les plus audacieux de l’année. En près de trois heures, il étire jusqu’au vertige la figure à la fois tragique et boursouflée de ce haut-commissaire de l’État français qui ­traverse réceptions officielles et boîtes locales en néocolon, tout en s’inquiétant des rumeurs d’essais nucléaires.

Portrait d’une République malade de son colonialisme moribond, le film suit, dans des décors polynésiens envahis de fantasmes occidentaux, l’absurdité de son antihéros, coquille vide qui enchaîne les tirades mégalos (“La politique c’est comme une discothèque, c’est une soirée avec le diable”) tout en se précipitant à l’aveugle vers sa chute. Entre séances de jet-ski et chasse nocturne aux sous-marins nucléaires, De Roller tutoie les autochtones, balance son néocolonialisme à mots feutrés, enchaîne les verres et s’enfonce dans la nuit de l’île, ivre de son propre pouvoir. Serra excelle à filmer un Magimel sur orbite, jouant avec l’aura d’un acteur revenu de plusieurs saisons en enfer, maîtrisant l’envers de l’imagerie exotique de Tahiti (des souvenirs de Tarita Teriipaia, ex-femme de Brando aux toiles de Gauguin) et révélant une pure apparition de cinéma: l’actrice trans Pahoa Mahagafanau qui seule scintille dans la nuit ­polynésienne.


**** Réalisé par Albert Serra. Avec Benoît Magimel, Sergi López, Pahoa Mahagafanau - 165’. 

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