Falcon Lake, le délicat défi d'adapter Bastien Vivès

Réalisatrice de Falcon Lake, la Québécoise adapte Une sœur, roman graphique du très controversé Bastien Vivès.  Un regard féminin bienvenu et inspiré.

Falcon Lake
© Prod.

Quand on rencontre Charlotte Le Bon, la polémique n’a pas encore accaparé Bastien Vivès, et l’exposition de l’auteur de bande dessinée - à qui on reproche de faire l’apologie de l’inceste et de la pédophilie - n’a pas encore été annulée au prochain Festival d’Angoulême. Interpellée, la production a fait passer ce message: “Le long-métrage de Charlotte Le Bon, Falcon Lake, est effectivement librement inspiré d’un roman graphique de Bastien Vivès intitulé Une sœur. Celui-ci ne figure cependant pas dans la liste des œuvres visées par la polémique actuelle. Il n’y a donc rien d’autre à dire sur le sujet.” Ex-présentatrice de la météo sur Canal+, née à Montréal, Charlotte Le Bon transpose le récit d’Une soeur de la Bretagne aux grands lacs canadiens. Loin des cases parfois désincarnées de la bande dessinée, Falcon Lake suit la rencontre sensible de Bastien et Chloé, treize et seize ans (Joseph Engel et Sara Monpetit, éblouissants de naturel) sur les bords d’un lac qu’on dit hanté par un fantôme. Le film décrit l’apprentissage du désir et des codes d’intégration à travers des groupes de jeunes plus âgés. Histoire d’initiation et vraie réussite.

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En quoi la bande dessinée de Bastien Vivès résonnait en vous?
Charlotte Le Bon -
J’ai mis du temps à comprendre car le récit d’apprentissage n’est pas un genre qui me plaît. J’ai transposé le récit sur les bords des lacs des Laurentides au Québec, théâtre de mon adolescence, car cela me rassurait. Le défi a été de me réapproprier l’histoire. Les deux premières années de scénarisation étaient assez fidèles à la bande dessinée, mais on n’arrivait pas à monter le financement et j’ai même perdu du plaisir à écrire le film. Et puis, j’ai fermé la BD. Je me suis questionnée sur le genre de film que j’aimais et, très vite, les éléments se sont rassemblés autour du film de fantôme. Je me suis donc réapproprié la BD en y ajoutant la légende du fantôme du lac, la mélancolie et l’étrangeté qui sont pour moi propres à l’adolescence. À partir de là, on a pu financer le film.

Quelle adolescente étiez-vous?
J’étais une ado assez solitaire, peut-être pas autant obsédée par la mort que le personnage de Chloé mais j’ai été confrontée à la mort très rapidement dans ma vie puisque j’ai perdu mon père quand j’avais dix ans, à la porte de la préadolescence. Ensuite j’étais une jeune fille qui se cherchait beaucoup. On apprend à se connaître et à se définir à travers le regard des autres et quand on n’y arrive pas on se sent très seul et assez inutile sur terre. Je papillonnais d’un groupe à un autre sans arriver à m’identifier, intimidée par le désir des autres. À seize ans j’ai frôlé la dépression, je tremblais, je pleurais et je suppliais ma mère de ne pas aller à l’école pour ne pas être confrontée aux autres. Le film raconte ces choses-là de mon adolescence.


Vous parvenez à filmer le désir sans trop sexualiser vos personnages. Était-ce un défi?
Oui. Je crois que mon passif en tant qu’actrice m’a aidée car je n’aurais jamais mis mes acteurs dans une position dans laquelle je n’aurais pas voulu être. La confiance avec mes acteurs est passé par beaucoup de dialogues. Je voulais aussi qu’on désacralise les scènes sensibles et que le sexe ne soit pas vu comme un tabou. Le but n’était pas de choquer, à aucun moment je n’ai voulu faire un film cru à la Larry Clark. J’avais envie de dépeindre la sexualité comme quelque chose de sain et beau, le fruit d’une relation de confiance où on accepte d’être vulnérable pour se donner à l’autre. Je crois que j’ai simplement filmé mes acteurs avec bienveillance, en respectant leurs limites.

Ce pourrait être votre définition du regard féminin au cinéma?
Oui. Le male gaze peut être filmé avec bienveillance mais il y a toujours la projection d’un désir qui n’est pas ancré dans la réalité. Je ne me suis pas empêchée de filmer le corps des acteurs. Le female gaze, ce n’est pas cacher la beauté du corps d’une femme, c’est le montrer sans le fétichiser.

Que vous reste-t-il de la période Canal+?
Ça a été une première école d’écriture. J’ai écrit deux cents sketches en un an. Ça a été un tremplin pour faire mon métier d’actrice que j’ai fait activement pendant dix ans et qui est ensuite devenu mon école de réalisation. Mais inconsciemment sur les plateaux, j’étais dans l’observation et j’ai appris énormément. Alors en me retrouvant derrière la caméra, je n’étais pas intimidée par la vie d’un tournage.

Vous sentez-vous portée par la nouvelle vague des réalisatrices?
Oui. On est - je l’espère - au début d’une ère où on donne enfin la parole aux femmes. Pour le prix Louis Delluc du meilleur premier film (qu’elle a remporté - NDLR), on était que des femmes nommées.  J’ai trouvé ça merveilleux. Alors je continue. Mon prochain film se passera dans une maison hantée, car oui, je crois aux fantômes.

Charlotte Le bon réalisatrice de Falcon Lake

© BelgaImage

*** Réalisé par Charlotte Le Bon. Avec Joseph Engel, Sara Monpetit - 100’.

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