La conspiration du Caire, Bones And All... Les films à ne pas manquer (ou à éviter) au cinéma

La rédaction a sélectionné pour vous les nouveaux films à ne pas manquer... ou à éviter cette semaine au cinéma.

timothée chalamet dans bones and all
© Prod.

La Conspiration du Caire

En 2017, il débarquait sur les écrans avec The Nile Hilton Incident (Le Caire confidentiel), génial polar nocturne où brillait l’ultra-charismatique acteur libanais Fares Fares en flic démuni face à la corruption. Si les ­carrières du cinéaste et du comédien dépassent aujourd’hui les frontières (de père égyptien, Tarik vit à Stockholm et Fares Fares s’affiche de Rogue One aux séries scandinaves), ces deux-là font à nouveau équipe dans cet extraordinaire polar qui ­remportait le prix du scénario au dernier Festival de Cannes. On y suit Adam (touchant Tawfeek Barhom), jeune pêcheur égyptien accepté à l’Université al-Azhar, phare actuel de l’islam sunnite, qui va devenir la cible des Frères musulmans autant que de la sûreté d’État. Mêlant rigueur et humour et la psalmodie à la dramaturgie, Tarik Saleh signe un grand film politique sur l’ambiguïté du pouvoir et la force du dialogue philosophique.

Je suis un exilé qui porte ses ancêtres peut-être encore plus que si je ne l’étais pas. Mon grand-père est allé à al-Azhar, c’était le premier du village à avoir accès au savoir. Je suis parti de ce point de vue pour raconter l’histoire d’un jeune homme humble qui défie le système”, nous a confié le cinéaste au dernier Festival de Gand. Interdit de séjour en Égypte depuis 2015, Tarik Saleh a écrit depuis l’exil et reconstitué la ville du Caire à Istanbul, recréant un fabuleux territoire de fiction: “J’ai dû capturer l’esprit de la ville pour la remettre en scène. Comme New York, Le Caire est une ville énorme, que l’on ne peut pas contrôler. Même au temps des pharaons si la ville ne t’accepte pas, tu n’existes pas. Au Caire, c’est la rue qui décide”, poursuit-il.

Face à Adam l’innocent, relié à Dieu par la force des humbles (ce Boy From Heaven du titre anglais), Tarik Saleh filme les luttes intestines (et parfois cocasses) qui minent al-Azhar, et précise la part politique de son œuvre. “Ce qui est subversif dans le film, ça n’est pas le religieux mais le politique. Dans le Coran, Dieu est abstrait. Le fait de montrer un imam corrompu ne pose pas de problème car dans le monde musulman on sait que seul Dieu est grand. Ce qui reste tabou en Égypte, c’est la relation entre la religion et l’État, là on touche à des choses sensibles. J’assume cette part de provocation”, poursuit Tarik Saleh. Et la grande beauté de son film réside bien dans ce regard éclairé qu’il porte sur l’islam et dont il nous restitue la part spirituelle et secrète, au cœur même des ténèbres. - J.G.

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**** Réalisé par Tarik Saleh. Avec Fares Fares et Tawfeek Barhom – 119’.

Eo

Le cinéaste le plus audacieux de l’année est Polonais et il a 84 ans. Camarade de jeunesse de Roman Polanski, exilé ensuite aux États-Unis, Jerzy ­Skolimowski s’inspire pour ce film du chef-d’œuvre de Robert Bresson Au hasard Balthazar sorti en 1966. Eo nous donne à voir le monde à travers le point de vue d’un âne qui fait “Hi-han” (“Eo” en polonais)… L’histoire retrace les ­tribulations d’un âne de cirque amoureux d’une jongleuse et témoin égaré de la cruauté des humains. Son voyage solitaire à travers la Pologne nationaliste – et jusqu’aux abattoirs italiens – se révèle comme une éblouissante fable politique et animalière sur les fractures de l’Europe ­contemporaine. Le film a remporté le prix du jury du dernier Festival de Cannes. Il représente surtout un incroyable moment de cinéma où se loge aussi une inépuisable et ­terrifiante beauté. Un film qu’il faut donc voir sur grand écran… - J.G.

 **** Réalisé par Jerzy Skolimowski. Avec Sandra Drzymalska, Tomasz Organek, Isabelle Huppert – 89’.

She said

En 2017, Jodi Kantor et Megan Twohey publient un article qui libère la parole des femmes harcelées et violées par un très puissant producteur de cinéma. Elles ont fait éclater une vérité sur laquelle pesait une omerta entretenue par tout un milieu. Elles ont libéré ces femmes d’une peur vieille comme le monde: celle des hommes qui pro­fitent de leur statut pour les humilier, les détruire et les réduire au silence. Avec ce papier, elles ont changé le monde… Maria Schrader revient sur les mois durant lesquels elles ont traqué les victimes, les témoins, les preuves matérielles des actes commis par Weinstein et des “indemnités” qui leur étaient versées pour qu’elles ne parlent pas. Son film rappelle Les hommes du président d’Alan J. Pakula sur le scandale du Watergate: une écriture qui ne se perd pas en de vaines fioritures, une réalisation à l’os qui évite les pièges dont celui du “comédien-grimé-pour-ressembler-à-Weinstein-comme-deux-gouttes-d’eau”. Non. Le coupable, on ne le voit que dans une scène, de dos. Il ne mérite pas mieux. - E.R.


*** Réalisé par Maria Schrader. Avec Carey Mulligan, Zoe Kazan – 129’. 

Strange World

Un mal étrange frappe le pando, plante fournissant son énergie à Avalonia, cité entourée de montagnes infranchissables. Parmi l’équipage de l’expédition montée pour trouver l’origine de ce mal, il y a Searcher Clade, le cultivateur qui connaît le mieux le pando pour l’avoir découvert 25 ans plus tôt. Peuplé de créatures bizarres qui conjuguent le végétal et l’animal, le monde souterrain où ils atter­rissent leur réservent deux énormes surprises. Le nouveau film d’animation des studios Disney ­témoigne d’un intérêt pour l’écologie et les diversités. Ce voyage au centre de la terre trouve ses principales références dans la littérature et le cinéma. “Jules Verne est le grand-père de l’histoire d’aventure, confie le réalisateur Don Hall. Mais il y a aussi Conan Doyle ou Edgar Rice ­Burroughs. Et des films avec lesquels j’ai grandi comme Star Wars et Les aventuriers de l’Arche perdue”.

Visuellement, les concepteurs ne sont pas partis de rien. Et certaines de leurs sources d’inspiration étonnent. “Il y a les peintres paysagistes du XIXe siècle, poursuit Don Hall, ceux qui racontent la découverte du ­paysage américain: Yellowstone, le Grand Canyon. Mais pour le choix stylis­tique de nos personnages, on a puisé notre inspiration dans les BD françaises et belges. Nous avons mélangé ces influ­ences centrales pour nous à l’art de Fred Moore qui a bossé sur les premiers Disney.” Film sur la transmission de valeurs nouvelles d’une génération à l’autre, Strange World suggère que ce n’est pas forcément dans le sens des plus âgés vers les plus jeunes. Bien au contraire! - E.R.

*** Réalisé par Don Hall et Qui Nguyen – 102’. 

Bones And All

Cinq ans après la déflagration Call Me By Your Name qui propulsait l’acteur au rang d’icône, l’Italien Luca Guadagnino renouvelle son alliance avec Timothée Chalamet pour cette traversée de l’Amérique par deux adolescents en marge, Lee et Maren, qui se découvrent des instincts cannibales. Variation réaliste sur le thème du vampire, il s’agit ici de manger des corps humains entiers “avec les os et tout le reste” – d’où le titre. Entre Badlands de ­Terrence Malick et la poésie gore de Claire Denis (dans Trouble Every Day, Béatrice Dalle dévorait ses amants), le film dénonce, en creux d’une passion viscérale et sacrificielle, le cynisme des adultes réduits à leur part de prédation (atroce personnage de Mark Rylance, qui fut l’amoureux d’Intimité de ­Chéreau). Ça craquera peut-être sous les dents de certains, nous ça nous a donné la nausée. - J.G.


** Réalisé par Luca Guadagnino. Avec Timothée Chalamet, Taylor Russell McKenzie – 130’. 

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