Lukas Dhont à propos de Close : "Parler de la tendresse et de la ­fragilité est un acte politique"

Le cinéaste prodige représentera la Belgique aux Oscars avec Close. Un portrait éveillé et libre d’une amitié entre garçons, brisée par le mal-être infligé par une société normative.

Close de Lukas Dhont
© Prod.

Certains artistes rayonnent, Lukas Dhont est de ceux-là. À seulement 31 ans, déjà lauréat d’une caméra d’or au festival de Cannes pour le fabuleux Girl, portrait à vif d’une danseuse transgenre et d’un grand prix (ex æquo) pour Close son second long-métrage, le Gantois ne ménage jamais sa joie de transmettre sa passion du cinéma. “Très jeune je voyais ma mère revenir seule du cinéma le soir, transportée par ce qu’elle venait de voir. J’ai très vite compris le pouvoir des images”, nous avait-il confié dans son bureau à Gand. Il creuse ici son propre rapport à l’amitié entre garçons à l’adolescence, révélant au passage deux jeunes acteurs exceptionnels entourés d’Émilie Dequenne et Léa Drucker en mères bienveillantes pour un film qui revalorise les amitiés entre garçons.

À lire aussi : notre critique quatre étoiles de Close

Avec Close aviez-vous envie de revaloriser les amitiés masculines au cinéma?
Lukas Dhont –
Après Girl, ma première idée était d’écrire un policier que je voulais transformer à travers la question du genre. Mais ça ne marchait pas et j’ai compris qu’il me fallait rester dans l’univers de l’adolescence. Traditionnellement, que ce soit dans Les 400 coups de Truffaut, L’enfance nue de Pialat ou Le gamin au vélo des Dardenne, l’intimité des garçons entre eux n’est pas montrée. La découverte du monde par la sensualité est réservée aux portraits de jeunes filles, pas à la masculinité. Il y a des exceptions, comme Little Men d’Ira Sachs. En faisant ce film je savais que la question primaire sur mes deux héros serait: sont-ils ­amoureux ou pas? Sont-ils en couple ou pas? Je ne sais pas moi-même. Ce que je sais, c’est que cette amitié n’a pas encore été explorée au cinéma.

Quel jeune garçon étiez-vous?
La norme de la masculinité me pesait énormément. J’essayais de m’y conformer et de me ­conformer au groupe, et j’ai dû prendre une distance avec ma sensualité car j’avais peur qu’on me mette une étiquette. C’est la peur qui m’a guidé. En grandissant je me suis rendu compte que ce sentiment était très universel. J’ai découvert les recherches d’une psychologue américaine qui fait aussi ce constat. Elle a suivi 150 garçons entre 13 et 18 ans. À 13 ans ils parlent de leurs amitiés masculines comme d’histoires d’amour où ils partagent tout, leurs secrets, leurs émotions, leur monde intérieur. À 18 ans, ils ont pris une distance avec le langage émotionnel et se conforment à la performativité de ce qui est perçu comme masculin. L’histoire du cinéma reflète naturellement cela.

Croyez-vous au pouvoir du cinéma de changer les êtres et les représentations?
Quand j’écris, je pars de moi-même, d’une intuition et d’une nécessité de dire quelque chose dont je n’ai pas pu parler. Je découvre le tabou moi-même en écrivant. Girl et Close racontent tous deux le conflit intérieur d’un jeune être. La difficulté est de rendre visuel ce monde intérieur. À ma manière, j’écris comme un chorégraphe, je “physicalise” mes thèmes. Ces deux garçons qui courent dans un champ de fleurs au début du film, c’est une image-clé à l’inverse de la brutalité. La fleur représente la fragilité. Inversement j’utilise le ­costume de hockey sur glace de manière symbo­lique, qui enferme la fragilité de Léo dans une masse de virilité. Parler de la tendresse et de la ­fragilité est pour moi un acte politique. La violence prend toute la place, tout ce qui est tendre est étouffé. C’est aussi une manière de rendre grâce à l’intelligence émotionnelle de l’enfance.

Le film est aussi une déclaration d’amour aux mères, à leur force, c’était important pour vous?
Absolument. Ma mère tient une place-clé dans ma construction personnelle et professionnelle. Elle m’a compris avant que je me comprenne moi-même. C’est elle qui m’a donné le désir de faire du cinéma et d’avoir un impact sur les autres. Elle m’a montré une manière d’exprimer l’inexprimable. Je communique avec mes films, après m’être tu pendant trop longtemps. Au cinéma les mères sont saintes ou diabolisées. Je ne voulais montrer ni l’un ni l’autre, je n’aime pas les antagonismes, je voulais une complexité. Émilie Dequenne et Léa Drucker représentent chacune une humanité très forte, ce sont des femmes vraies, douces, intelligentes, brutales parfois, complexes. Elles m’ont énormément apporté. Le film est aussi un hommage aux mères de mes amis. Elles ont beaucoup compté dans mon enfance, je voulais le leur rendre.

Sur le même sujet
Plus d'actualité