La maman et la putain à nouveau en salles, 50 ans après avoir fait scandale à Cannes

Film culte et chef-d’œuvre longtemps invisible de Jean Eustache, La maman et la putain ressort en salle et c’est un événement. On vous dit pourquoi.

la maman et la putain
Le trio de La maman: Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun et Bernadette Lafont. © Prod.

Sur le format carré de la pellicule éclate toute une époque. Alexandre (Jean-Pierre Léaud), intellectuel oisif et double de Jean Eustache, est amoureux de plusieurs femmes dans le Paris post-Mai 68. Quitté par Gilberte, il vit chez Marie (Bernadette Lafont – “la maman”) et accoste au café Veronika, une jeune infirmière (Françoise Lebrun – “la putain”), prête à “faire un maximum de bringue et coucher avec un maximum de types”.

Transposition de la vie d’Eustache incarnée par des acteurs phare de la Nouvelle Vague (Léaud, alter ego de Truffaut depuis Les 400 coups et Bernadette Lafont, héroïne de Chabrol), scandale au Festival de Cannes 1973, La maman et la putain divisa la presse et le jury qui octroya tout de même un grand prix spécial à cette œuvre aujourd’hui parmi les plus citées de l’histoire du cinéma français. C’était aussi jusque-là l’un des films les plus difficiles à voir (aucune version DVD n’existait pour des questions de droits), cette difficulté d’accès lui conférant un statut culte. Le film sort enfin en version restaurée grâce au producteur Charles Gillibert qui a su trouver le bon arrangement avec Boris Eustache, fils du cinéaste qui s’est donné la mort en 1981.

Mais que dit encore La maman et la putain de son époque, de l’amour et des rapports homme-femme alors bouleversés par la révolution sexuelle? Fresque inépuisable de trois heures quarante qui déconstruit l’institution du couple bourgeois dans un noir et blanc somptueux, La maman et la putain garde un caractère sociologique et littéraire fascinant, fluctuant autour d’un personnage masculin pressentant la fin des utopies, dérouté par le brouillage des classes sociales et l’arrivée du féminisme (“entre les bonnes, les ouvrières, les bourgeoises, on finit par ne plus rien y voir”). Cinquante ans avant #MeToo, la figure du séducteur cède la parole à deux jeunes femmes qui s’emparent à leur tour du langage dans des monologues hallucinés où on baise et on se fait avorter, on pleure, on fume et on boit, inventant un érotisme de la parole crue. Hanté par le suicide, le désamour et la fin des révolutions, La maman et la putain s’impose plus que jamais comme un film météore, une brèche dans le réel qui vous hantera longtemps, à la fois éblouissante et désespérée.

**** Réalisé par Jean Eustache. Avec Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun, Bernadette Lafont. – 220′

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