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Jean-Louis Trintignant, ce héros très discret

Ce timide aux prises avec sa propre notoriété avait imposé un style hors norme. Il s’est effacé à 91 ans.

Jean-Louis Trintignant

Jean-Louis Trintignant. © BelgaImage

Il n’avait ni la beauté de Delon, ni le physique de Belmondo. Il avait un charme fou. Une façon d’être là sans être là qui requalifiait les canons classiques de la masculinité et a fini par imposer un personnage existentiel – toujours dans le flou.  De lui et des deux autres, il disait: “J’ai fait les films que Delon et Belmondo ont refusés”. Né en 1930 à Piolenc dans le Vaucluse, Jean-Louis Trintignant est le fils d’un chef d’entreprise, et le neveu d’un pilote de course à qui il rêve de ressembler. Étudiant en droit, après avoir assisté à une représentation de L’avare, il monte à Paris où il se bat avec lui-même pour effacer son accent méridional qu’il trouve risible quand il s’agit de déclamer les grands textes. Il entre en cinéma en 1956 dans quatre films dont Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim, dans lequel il assiste à l’explosion de Brigitte Bardot, objet de désir scandaleux et corps révolutionnaire qui renverse tout sur la carte des bonnes mœurs.

À partir de cet instant, Trintignant se regarde avancer sans jamais consentir un seul compliment à l’acteur né qu’il est, malgré une stature internationale gagnée dans Un homme et une femme, film phénomène des années 60.  En 2008, dans un documentaire de François Chayé, sur un demi-sourire qui emballe plus qu’une longue série de slows, il passe aux aveux: “C’est parce que j’étais joli, si je n’avais pas été joli, je n’aurais pas fait de cinéma”. En 2005, dans J’ai rendez-vous avec vous de Sandrine Dumarais, il réévalue à la baisse ses capacités: “Je ne fais rien facilement, je travaille plus que les autres parce que je ne suis peut-être pas très doué”.  Homme de gauche sans être militant, homme blessé par la mort de deux enfants (Pauline en 1969 et Marie en 2003), homme de la terre plus que mondain, Trintignant aimait le vin, la poésie, la tranquillité, mais pas vraiment la célébrité.

Et Vadim créa aussi Trintignant

Brigitte Bardot ne le trouve pas assez sexy. Jean-Louis Trintignant la juge trop superficielle. L’équation imaginée par Roger Vadim, alors mari de Bardot, ne semble fonctionner que sur le papier. Et pourtant… Même si Trintignant semble y livrer un avant-goût de l’image qui lui collera à la peau – celle d’un timide voué au second plan -, en 1956, Et Dieu… créa la femme exhibe la sensualité, produit de la rencontre entre le jeune premier et la jeune épouse du réalisateur. Le tournage, qui se passe bien mieux que prévu, voit naître une idylle entre Bardot et Trintignant, interrompue durant les mois du service militaire auquel l’acteur – à 27 ans – ne peut plus se soustraire. Pendant son absence, Gilbert Bécaud prendra sa place dans les bras de Bardot… À propos de Et Dieu… créa la femme, qui redéfinit la représentation de la sexualité à l’écran, Trintignant dira: “Le charme du film, c’est Bardot.  Mais si on enlève Bardot, c’est vraiment pas terrible”.

L’homme dans Un homme et une femme

Dix ans après Et Dieu… créa la femme, Claude Lelouch dirige une production – à la limite du film amateur – où il aborde encore la question du couple. En jouant sur la passion de Trintignant pour la course automobile (dans le film, il est pilote d’essai), le réalisateur met en scène une histoire d’amour entre deux êtres meurtris par le deuil qui, à Deauville, se rapprochent, s’éloignent et se retrouvent. En 1966, avec une Palme d’or à Cannes, deux Oscars, deux Golden Globes et un BAFTA, Un homme et une femme marche sur un tapis de roses et permet à Trintignant de quitter la catégorie des éternels jeunes premiers. Après le succès de ce film, si parlant dans la mythologie du cinéma français, l’acteur peut enfin choisir ses rôles. Plus tard, il dira: “Il y a des choses qui sont bien dans le film. Une spontanéité, une fraîcheur, une naïveté qui est jolie”. Comment lui donner tort? En 1986, Lelouch signe une suite – Un homme et une femme: Vingt ans déjà. En 2019, Lelouch réunit encore Trintignant et Aimée dans Les plus belles années d’une vie. En 2002, Vincent Delerm chante “C’est un peu décevant, Deauville sans Trintignant”.

Le look Z

En 1969, il retrouve Costa-Gavras avec qui il a déjà tourné Compartiment tueurs en 1965. Film politique inspiré par le régime des colonels en Grèce, Z met en scène Trintignant dans le rôle d’un juge d’instruction au look de fonctionnaire. De cette paire de lunettes aux verres fumés, Costa-Gavras dira qu’elle est le masque obligeant l’acteur à se glisser dans la peau du personnage… Le film lui permet d’afficher ses convictions de gauche sans craindre, dit-il dans une interview à la télé, les conséquences pour la suite de sa carrière, marquée par un prix d’interprétation à Cannes où Z  est présenté en sélection officielle.

© prod

L’acteur ailleurs

S’il a joué dans films d’avant-garde (Trans-Europ-Express, L’homme qui ment et Glissements progressifs du plaisir, tous du romancier Alain Robbe-Grillet), dans le premier long-métrage de son épouse Nadine Trintignant (Mon amour, mon amour), dans un Chabrol initiatique (Les biches), et dans un Rohmer historique (Ma nuit chez Maud), Trintignant est aussi connu pour avoir fait un bout de chemin dans le cinéma italien. En jeune premier dans Été violent de Valerio Zurlini qu’il rejoint plus tard sur Le désert des Tartares, dans Le fanfaron de Dino Risi, mais aussi dans le western plus ou moins raté Le grand silence de Sergio Corbucci et dans le très réussi La terrasse d’Ettore Scola où il côtoie d’égal à égal ceux qu’on appelle “les colonels” – Marcello Mastroianni, Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi. S’il fait quelques apparitions insignifiantes dans le cinéma américain et s’il accepte de doubler en français Jack Nicholson dans The Shining de Kubrick, il refuse des rôles dans Rencontre du troisième type de Spielberg et dans Apocalypse Now de Coppola.

La première immense douleur

Dans les années 60 et 70, lorsqu’il travaille en Italie, Trintignant fréquente la crème des cinéastes de gauche. Parmi eux, Bernardo Bertolucci illustre ses convictions marxistes à travers son cinéma, notamment dans Le conformiste, film antifasciste dans lequel l’acteur français tient le rôle principal. Le tournage a lieu à Rome en 1969 – un parcours de douleur pour Trintignant qui vient de perdre sa petite fille Pauline âgée de dix mois. À la fin du tournage, Jean-Louis et Nadine Trintignant s’isolent et se laissent porter dans une lente dérive où la consommation de drogues alimente leur état de tristesse. Le couple ne résiste pas à l’épreuve.  Nadine Trintignant tombe amoureuse d’Alain Cornaud, de cette expérience du deuil, elle tire un film vaguement oublié – Ça n’arrive qu’aux autres (1970) -, marqué pourtant par la présence électrique de Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni. De sa performance dans Le conformiste, Trintignant, rappelant combien il était à fleur de peau, dira qu’elle n’a jamais été aussi bonne. Bertolucci, lui, avouera s’être servi de cette vulnérabilité pour pousser l’acteur dans ses ultimes retranchements.

Truffaut, rendez-vous presque manqué

Il avoue regretter le rendez-vous validé très tard avec François Truffaut dont il admire le travail dans lequel il se reconnaît. Au moment où il tourne Vivement dimanche avec Fanny Ardant, un Truffaut typique des années 80, il dit ne pas comprendre comment le réalisateur ne l’a pas engagé plus tôt, même s’il avoue que sa prestation dans le film n’est pas terrible. La suite prouve en revanche qu’il existe toujours dans le regard de la nouvelle génération. Il entre dans le cinéma de Krzysztof Kieslowski  (Trois couleurs: Rouge), de Jacques Audiard (Regarde les hommes tomber et Un héros très discret), de Patrice Chéreau (Ceux qui m’aiment prendront le train), de Samuel Benchetrit (Janis et John), alors marié à sa fille Marie Trintignant.

L’autre immense douleur

Tout a commencé par une conversation à table, et tout a fini sur scène. En 1999, fatigué du milieu du cinéma, Trintignant revient au théâtre en compagnie de sa fille Marie. Ensemble, ils font sensation dans cette lecture des Poèmes à Lou d’Apollinaire et dans Comédie sur un quai de gare. En 2003, anéanti par la mort de Marie, qui, à 41 ans, succombe aux coups portés par son compagnon Bertrand Cantat, il prend la parole à ses obsèques et, dans un sanglot qui brise le cœur, prononce cette phrase: “Ne pleure pas celle que tu as perdue, réjouis-toi de l’avoir connue”. Il n’assiste pas au procès de Cantat à Vilnius au terme duquel le chanteur est condamné à huit ans de prison…

© BelgaImage

Son dernier grand film

Après dix ans de silence au cinéma, il revient dans un film brut d’émotions, Amour de Michael Haneke. Dans l’émission Un jour, un destin, Margaret Menegoz, productrice du film, explique qu’en 2010, il est très déprimé lorsqu’elle lui propose de tourner sous la direction d’Haneke. “Il me parle de ses idées suicidaires, raconte-t-elle, et je lui dis “C’est pas grave, vous pouvez toujours vous suicider après le film.” En 2012, l’histoire de ce vieil homme aux prises avec la maladie de son épouse interprétée par Emmanuelle Riva est montrée à Cannes.  Le film remporte la Palme d’or.  À 82 ans, déjà diminué, Trintignant monte sur scène. En 2017, il annonce être atteint d’un cancer de la prostate.