Charlotte Gainsbourg "Être soi, j’y travaille"

Mère émouvante en état de grâce dans Les passagers de la nuit, psychanalyste affûtée dans la série En thérapie, l’actrice continue de livrer sa fragilité sur grand écran. Rencontre avec une star en recherche.

Charlotte Gainsbourg - Les passagers de la nuit
Charlotte Gainsbourg – Les passagers de la nuit

Au cinéma elle a été la figure ultime de l’adolescente, Effrontée ou Petite voleuse chez Claude Miller, à jamais Charlotte For Ever à frange et voix de cristal du tube Lemon Incest que lui composait son père en 1986. La fille de Serge Gainsbourg et Jane Birkin, mère de trois enfants dont l’aîné l’acteur Ben Attal a 24 ans, prend plaisir à faire varier la figure de la mère sur grand écran. “Il se dégage de Charlotte une grande vulnérabilité, une grande force et un vrai centre de gravité. Une fois qu’on s’est choisis je n’avais plus besoin de la diriger, ça se passait de mots” nous a confié le cinéaste Mikhaël Hers, auteur du superbe Les passagers de la nuit qui découvre une Charlotte Gainsbourg en état de grâce, passagère d’elle-même dans le Paris des années 80, une ville avec laquelle elle dit s’être “réconciliée” après plusieurs années à New York.

C’est la première fois qu’on vous voit véritablement mère au cinéma, qu’est-ce que le personnage d’Élisabeth vous doit?
CHARLOTTE GAINSBOURG – J’avais déjà été la mère de Romain Gary dans La promesse de l’aube. Ici c’est la première fois que je joue une mère ­normale. J’ai adoré sa candeur, sa maladresse, sa réserve. Je suis rentrée dans ses pompes en m’imaginant son enfance, sa jeunesse, à l’opposé de mes modèles parentaux. C’est une femme à l’ancienne qui n’embrasse pas les années soixante-dix comme ma mère a pu le faire. Tout le film elle essaie de se débrouiller avec les moyens qu’elle n’a pas. Je me suis donc moins inspirée de ma mère que de mes enfants, de ce passage de vie où les grands enfants quittent la maison. On n’est pas préparé à ça.

Les passagers de la nuit est profondément un film sur la famille. Comment la définiriez-vous?
Il y a tellement de schémas familiaux différents aujourd’hui, qui ont tous leur forme de beauté. Chez moi le noyau familial a éclaté dans mon enfance, alors j’ai construit ma famille quand j’ai rencontré Yvan (Attal – NDLR) à dix-neuf ans. Mais la famille, j’ai l’impression que je n’en sortirai jamais, à la fois de ses problématiques et de sa beauté.

C’est aussi un film sur le Paris des années 80 qui est celui de votre adolescence et du public qui a grandi avec vous. Que représente cette époque pour vous?
C’était génial de reconstituer cette époque. Le décor était magique. Tous les objets racontaient mon adolescence, les cassettes vidéo, les magazines, même si j’ai grandi dans les quartiers chics, avec une vie d’artiste puisque j’ai commencé à faire des films à 12 ans. Je me souviens des années ­Mitterrand avec ma mère qui était très impliquée dans la cause humanitaire.

Vous avez vécu à New York, vous êtes revenue. Paris, ça reste chez vous?
Oui, c’est pourquoi je suis partie car je ne voulais plus vivre avec tout ce passé. Aujourd’hui j’ai fait la paix avec cette ville. À New York l’anonymat était joyeux, même si j’aime aussi retrouver les gens qui me connaissent. Et puis il reste la maison de mon père que j’échoue à transformer en musée depuis trente ans, mais que je serai heureuse d’ouvrir un jour. Peut-être fin 2022.

Le film raconte l’émancipation d’une femme à travers son travail. Qu’est-ce qui vous a émancipée, vous?
L’émancipation chez moi a commencé sans que je fasse d’effort, en tournant les films et en enregistrant Lemon Incest à 12 ans. Je viens d’une famille où les femmes sont costaudes, ma mère s’est ­toujours assumée seule. Mais c’est aussi une autre époque où il était plus facile de gagner sa vie. Si on comprend l’émancipation comme se démerder seul, j’y suis arrivée très vite.

L’émancipation c’est aussi devenir soi… En quoi le cinéma et peut-être les films avec Lars von Trier vous ont permis de devenir vous-même?
Je ne sais pas qui je suis réellement, être soi reste un gros mystère pour moi. Jouer des rôles, c’est finalement plus confortable. Peut-être qu’avec Yvan je suis moi-même. Lars von Trier m’a aidée à ­comprendre que c’était dans les extrêmes que je prenais le plus de plaisir à jouer. Après j’étais en manque. Il y a un avant et un après lui aussi.

Vous avez joué une psy dans En thérapie. Qu’est-ce que vous devez à la psychanalyse?
C’était un vrai exercice de style au tournage. Mais je n’ai pas de fascination pour la psychanalyse en tant que discipline, j’ai donc complètement fait semblant. Mais en revanche, ça m’a été utile toute ma vie en tant que patiente.

Chronique eighties

Paris, mai 1981, à la veille de l’élection de François Mitterrand. Quittée par son mari, Élisabeth va devoir trouver une autonomie, élever ses deux grands enfants adolescents. Avec une sensibilité impressionniste (déjà à l’œuvre dans Amanda, précédent film du cinéaste sur les attentats parisiens), Mikhaël Hers fait le portrait d’une femme blessée qui va paradoxalement renaître de ses manques par la découverte d’un travail dans une radio de nuit où elle rencontre Talulah, une jeune toxicomane qu’elle va prendre sous son aile (émouvante Noée Abita révélée dans Slalom).

Film nocturne dont le titre cite l’émission de nuit animée par Emmanuelle Béart qui lui prête sa belle gravité, Les passagers de la nuit séduit dans sa reconstitution du Paris des années 80 où plane l’ombre mélancolique des Nuits de la pleine lune d’Éric Rohmer, déployant l’éducation sentimentale inédite d’une mère et des enfants qu’elle protège, comme une lionne.

Drame
*** Les passagers de la nuit
Réalisé par Mikhaël Hers. Avec Charlotte Gainsbourg, Noée Abita, Emmanuelle Béart – 111’.

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