Sorties cinéma: Arthur Rambo, lynchage 2.0

Avec Arthur Rambo, Laurent Cantet s’inspire de l’affaire Mehdi Meklat en dressant le portrait d’un jeune homme qui découvre la pensée.

Arthur Rambo
© Prod.

" Je suis Ben Laden”, “Peut-on sodomiser le ministre de l’Intérieur avec une matraque?”, ”Vacances à Auschwitz: il reste des places dans des trains”… Incrustés sur l’écran, ces tweets haineux (et ici fictionnels) viennent scander le film comme un couperet qui raconterait à la fois l’histoire d’une chute et d’une renaissance. Pour suivre Karim D, chouchou des médias soudain rattrapé par une série de tweets racistes, homophobes et antisémites publiés sous le pseudo d’Arthur Rambo, Laurent Cantet s’est inspiré du parcours de Mehdi Meklat, jeune journaliste à ­succès issu de la banlieue parisienne, tombé de son ­piédestal en 2017 lorsque d’anciens propos haineux ­ressurgissent dans la twittosphère.

Fils d’instituteurs, cinéaste de la jeunesse qu’il explore depuis Entre les murs (palme d’or 2008) et plus récemment dans le superbe L’atelier (avec Marina Foïs en éveilleuse de conscience d’une bande de jeunes en ­réinsertion), Laurent Cantet continue de répondre en images à la question qui le taraude: c’est quoi avoir vingt ans aujourd’hui? “Notre jeunesse hérite d’un monde dont elle n’avait pas la responsabilité. Je trouve passionnant de regarder des êtres en formation, d’observer chez eux l’arrivée de la maturité. Il ne s’agissait pas pour moi de juger ni de dédouaner le personnage mais de filmer la prise de conscience progressive d’un être qui est une énigme à lui-même. Beaucoup se sont demandé comment ces tweets ­haineux pouvaient cohabiter dans le cerveau de quelqu’un d’a priori sain, j’ai cherché à filmer cette énigme”, nous a-t-il confié par téléphone.

En quelques scènes puissantes (les tweets qui viennent parasiter l’écran sur du Aya Nakamura, la colère du petit frère…), Laurent Cantet filme l’éveil progressif à la pensée d’un jeune homme (opaque Rabah Naït Oufella) encore étranger à lui-même. “Ni monstres, ni victimes, je crois en réalité que ces jeunes transfuges de classe sont extrêmement fragiles. La fulgurance des réseaux sociaux est incontrôlable et leur désir de visibilité embarrasse certains, mais il était important pour moi de donner une place à l’écran à cette jeunesse. J’aime quand le cinéma répond de manière intime à des questions sociopolitiques. Chaque film est pour moi un prototype pour penser le monde”, conclut le cinéaste, dont la foi dans le cinéma est toujours aussi vivante.


*** Réalisé par Laurent Cantet. Avec Rabah Naït Oufella, Antoine Reinartz, Sofian Khammes – 87’.

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