Hassan Jarfi à propos d’Animals: "Pour moi, ce n’est pas un film, mais la réalité"

Un film-choc, Animals, retrace le martyre d’Ihsane Jarfi, tué parce qu’il était gay. Cette affaire, l’une des plus sordides de l’histoire judiciaire belge, a marqué les esprits et anéanti une famille. Rencontre avec son père, Hassan Jarfi.

Hassan père de Ihsane Jarfi
Hassan, père d’Ihsane Jarfi, tué en 2012. © BelgaImage

Le 22 avril 2012, Ihsane Jarfi, 32 ans, se trouve devant un bar gay du centre de Liège. Il monte dans une voiture. À l’intérieur, quatre inconnus. Quatre hommes qui le retiennent, l’insultent, le giflent et puis… le battent à mort. Motif invoqué? “Donner une leçon à l’homo.” Le 1er  mai, le corps du jeune homme – nu, désarticulé – est retrouvé à Nandrin. Le médecin légiste compte dix-sept fractures de la cage thoracique et estime le temps d’agonie entre quatre et six heures. Quatre ou six heures durant lesquelles Ihsane a eu tout le temps de sentir la vie le quitter et, peut-être, de revoir les visages de ses bourreaux qui l’ont torturé toute une nuit “pour rigoler de lui”.

Le 23 décembre 2014, au terme de quatre ­semaines de procès où chacun des prévenus se rejette la responsabilité des faits, la cour d’assises de Liège condamne les trois premiers à la réclusion criminelle à perpétuité et le dernier à 30 ans d’emprisonnement. Dans tous les cas, la cour a retenu l’homophobie comme motif aggravant. Une première. L’occasion pour une partie de la Belgique de découvrir cette pratique, vieille comme les virées de nuit, qui consister à “aller casser du pédé”. De l’histoire d’Ihsane Jarfi, déjà adaptée au théâtre en 2018, Nabil Ben Yadir a fait un film-choc, Animals, compte rendu d’une nuit de barbarie dont les images, difficiles à supporter, font monter les larmes aux yeux et la colère au cœur.

Au centre du projet, même s’il n’en est pas à l’origine et qu’il n’a rien vu du film, on trouve ­Hassan Jarfi, le père d’Ihsane qui a fait de la lutte contre l’homophobie un engagement personnel.  “Je n’ai pas vu le film, raconte-t-il.  Pour moi, il ne s’agit pas d’un film, il s’agit de la réalité.” À 69 ans, cet ancien professeur de religion a fait du souvenir de son fils une priorité absolue et consacre désormais beaucoup de son temps à la fondation qu’il a créée en 2014 - la Fondation Ihsane Jarfi qui vient en aide aux jeunes homos, lesbiennes, bisexuels ou trans en situation de précarité ou de discrimination.

Animals, le film de Nabil Ben Yadir, insiste beaucoup sur la brutalité et les sévices subis par votre fils. Étiez-vous d’accord pour voir ainsi mise en scène toute la violence dont a été victime Ihsane et à laquelle il a succombé?
Hassan Jarfi –
Oui, car ce que l’on retient principalement de la mort d’Ihsane, c’est la manière dont il a été tué. Ce que l’on retient, c’est la façon dont il a été achevé. C’est ça qui fait le plus mal. C’est ça qui nous a tous traumatisés. Encore aujourd’hui, la moindre image peut me ramener à cette violence extrême subie par Ihsane. Durant le procès, par exemple, dans la salle d’audience de la cour d’assises, je regardais un ancien radiateur et je voyais la cage thoracique de mon fils…  Quand on parle du coffre d’une voiture, cela n’a pas le même sens pour moi que pour une autre personne (Ihsane a été enfermé dans le coffre de la voiture de ses tortionnaires – NDLR)… Il serait mort dans un lit d’hôpital, je pense que je me serais fait une raison. Aujourd’hui, le seul lien que nous avons avec mon fils, c’est la douleur suite à cette violence.  L’histoire d’Ihsane est une histoire de violence et si un film doit raconter son histoire en occultant ou en adoucissant la violence, pour moi, il n’a aucun sens.


Le film montre un visage de l’homophobie contre laquelle vous êtes engagé…
Si on est dérangé en regardant le film, c’est parce que la personne qui est en train de tuer a le même visage que vous. En choisissant des acteurs qui ressemblent à tout le monde et à n’importe qui, Nabil a respecté la réalité. Ces jeunes acteurs incarnent des enfants que la société a produits. En face d’eux, il y a mon fils, un homosexuel, produit de la société. Sauf que la société qui a créé un homophobe doit dénoncer ce qu’elle a produit, contrairement à la société qui a créé un homosexuel puisque l’homosexuel ne fait de mal à personne.

Pour avoir légué au réalisateur l’histoire de votre fils, c’est que vous aviez pleinement confiance en lui…
Oui. Pour moi, Nabil, c’est le grand frère qui vient défendre son petit frère Ihsane. C’est comme ça que j’ai senti son projet.  Nabil aurait pu refaire un film comme Les barons, mais il a pris un gros risque parce qu’il a vraiment été ­touché par l’histoire d’Ihsane. Au nom des valeurs, c’est tout à son honneur. Nabil a fait du vrai cinéma, c’est-à-dire un cinéma qui vous interroge sur vous-même.  Je sais que les films servent aussi à passer du bon temps et à s’amuser, mais ce n’est pas le cas avec celui-ci.

Qu’attendez-vous du film?
Qu’il soit un outil pédagogique dans la lutte contre l’homophobie. Qu’il aide les éducateurs et les acteurs sociaux dans leur mission. Je crois que le film pourra nous aider dans cette démarche de combat. On pourrait inviter les écoles à le voir, il pourrait susciter l’organisation de débats dans des centres culturels…  J’espère d’ailleurs que le film sera sous-titré et qu’il pourra dépasser nos frontières.

Comme pour affirmer votre combat contre vents et marées, vous dites souvent “Je suis le père de tous les pédés”…
Dès que je vois une fille ou un garçon homosexuel, c’est plus fort que moi, je pense tout de suite à mon fils. Je ne peux pas résister à cela, je dois les prendre sous ma protection. Je regrette d’avoir vécu avec un enfant et être passé à côté de lui.

Retrouvez l’interview du réalisateur d’Animals Nabil Ben Yadir dans notre nouveau numéro.

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