Le ciné de papy fait de la résistance

De quartier ou de village, les cinémas d’une salle à l’ancienne perdurent face aux multiplexes. Certains se portent bien grâce à la passion de leurs gérants, d’autres tiennent plutôt le coup par tradition.

ciné centre
Le Ciné Centre à Rixensart. © Bastien Mertens

À l’ère où le streaming est roi, les cinémas ont de plus en plus de mal à attirer les spectateurs. Les plateformes fourmillent d’exclusivités accessibles pour un coût mensuel équivalent au prix d’un ticket, parfois moins. Une frange du public préférera toujours découvrir un film sur grand écran, assis confortablement dans l’obscurité qui convient à un moment privilégié. Mais cette partie de la population diminue. Dans cette conjoncture difficile, face aux multiplexes des géants Kinepolis, UGC et Pathé ­subsistent en Fédération Wallonie-Bruxelles une quinzaine de petits cinémas d’une seule salle. Dits “de quartier” ou “ruraux”, ce sont les survivants d’une époque où ils représentaient la norme. Lorsqu’on ne les fréquente pas, on peut les imaginer comme des musées, des lieux vieillissants luttant pour leur survie, mais ­chaque salle a son histoire, ses spécificités et son succès.

Le Bouillon Ciné, sur les hauteurs de la localité médiévale du même nom en province de Luxembourg, correspond probablement à l’idée de ce type d’établissement quand on est plutôt habitué aux complexes géants. Situé entre l’église et la maison communale, les néons et enseignes Diekirch sur ses façades annoncent un cinéma resté dans son jus. Seule une bâche annonçant une projection digitale et de la 3D témoigne du contraire.

Trois personnes dans la salle

Passer la porte, c’est tout de même ­revenir en arrière. Les murs sont encore décorés d’affiches des Disney des années 90 et 2000. Un bar, hors ­service, nous rappelle qu’il n’était pas inhabituel de boire une bière durant l’entracte. En face, un petit guichet de bois derrière lequel vous accueille René Lemaire, 82 ans. Depuis sa jeunesse, il s’occupe de tout avec son épouse Elly: l’accueil, la vente de bonbons, la ­programmation et même la projection. “Je fais surtout ça pour garder la forme et parce que j’aime le cinéma”, raconte-t-il, même s’il avoue ne plus regarder de films. Il les choisit grâce aux descriptions et bandes-annonces avec sa ­longue expérience. “Ce que j’aime c’est rencontrer les clients, sortir de chez moi.”

Le Bouillon Ciné est devenu un cinéma à temps plein le 8 mai 1966. Avant, la salle, comme d’autres dans le coin, servait aussi à accueillir bals et autres événements locaux. “Les années 90 étaient les plus belles. Nous avions rénové la salle, installé des gradins, de nouveaux fauteuils. Nous étions le cinéma le plus fréquenté de la région, se souvient celui qui a repris l’activité familiale au décès de ses parents. Puis un cinéma deux salles a ouvert à ­Libramont en 2001…

Bouillon Ciné

Bouillon Ciné © Bastien Mertens

La fréquentation a alors baissé, mais la salle de 165 sièges a gardé son petit succès. Elle était parfois pleine pour la sortie de films populaires comme Bienvenue chez les ch’tis. Parmi son public, surtout des habitués, des familles du coin et des personnes âgées. Depuis le début de la pandémie par contre, pas une séance n’a dépassé les 75 spectateurs. Ce mercredi après-midi, un ­dessin animé est diffusé pour un adulte et deux enfants seulement. “Les gens n’ont plus l’envie, ou les moyens, d’aller au cinéma”, regrette René Lemaire. Personne n’a manifesté le désir de reprendre le Bouillon Ciné, mais le patron ne veut pas le céder non plus. “Ça me ferait mal de savoir quelqu’un à ma place. Je m’arrêterai quand je ne serai plus là, plaisante l’octogénaire. Je pense que la commune sera intéressée, mais il se peut que d’ici là, il ne soit même plus reprenable.”

Préserver la magie

La peur de voir disparaître le cinéma local est ce qui a motivé Valérie Jacquet et Julien Pahaut de reprendre Le Plaza, à Hotton, au bord de l’Ourthe. Caché au bout d’une allée, sa célèbre enseigne au néon indique sa position depuis la rue. En 70 ans, le lieu n’a que très peu évolué, comme en témoignent son guichet qui donne sur l’extérieur et son bar. Dans la salle, les rambardes de bois, les rideaux rouges et les ­silhouettes de Charlie Chaplin et Marilyn Monroe de part et d’autre de la scène trahissent aussi son ancienneté. “Lorsque j’ai grandi à Jodoigne, il n’y avait plus de cinéma. Je trouve ça magique d’avoir une salle dans un ­village”, raconte la nouvelle gérante.

Lorsque les anciens propriétaires ont décidé d’arrêter en 2017, la commune a racheté le bâtiment et cherché un repreneur via appel à projets. Bien qu’ils ne soient pas “des cinéphiles avertis”, cette pharmacienne et son compagnon se sont proposés. “Je trouvais ça important que ça ne s’arrête pas. On s’occupe tous les deux du cinéma, mais on a gardé un emploi sur le côté. Un couple avec trois enfants, comme nous, ne pourrait pas en vivre.” S’ils se sont fait aider au début, désormais, ils gèrent tout eux-mêmes, même la programmation. “Ce n’est pas un exercice facile. Il a fallu apprendre les contrats, les contacts avec les distributeurs, sans avoir l’occasion d’aller aux visions de presse, en se trompant un peu parfois…

La première année, le Plaza a été redynamisé: avant-premières, rencontres, soirées événements, mais aussi une affiche toujours familiale, mais plus variée. Le public, familles et seniors, a répondu présent. “On a bien progressé entre 2018 et 2019. On se disait: ça y est, c’est parti. Puis 2020 est arrivé.” Mais avant la pandémie, la salle ne se remplissait pas chaque soir pour autant. “Une bonne séance, c’était 100 spectateurs pour 204 sièges”, indique la gérante. Ce ne sont pas forcément les films grand public qui attirent du monde, mais plutôt certaines offres parallèles. “Quand on est les seuls de la province à programmer certains films, les gens viennent parfois de loin.”

cinéma Plaza Hotton

Plaza Hotton. © Bastien Mertens

Sous contrat de gestion avec la commune pour cinq ans, 2022 est la ­dernière année pour le couple. Mais il a envie de rempiler malgré les difficultés. “L’accueil, le rapport avec le public, choisir les films me plaisent toujours… Mais ça prend beaucoup de temps. Arrêter nous a traversé l’esprit. Comme on n’a pas encore réalisé toutes nos envies, on veut continuer. On verra ce que décide la commune et quel contrat elle nous ­propose.” Valérie Jacquet estime qu’il leur faudrait dix ans pour mener à bien leurs projets.

Le charme d’autrefois

Tous les petits cinémas ne restent pas ouverts par volonté de perpétuer les traditions. Ailleurs, d’anciens établissements ont été revitalisés et drainent une clientèle locale régulière. C’est le cas du Caméo, situé face à l’église et l’école du village de Tamines, dans la commune de Sambreville. La salle existe depuis 125 ans, et a fermé en 1991, puis a été rouverte en 2008 par Vivian Audag, un Bruxellois qui rêvait d’un tel projet depuis ses 12 ans et qui a tout plaqué pour lui donner vie. “Lorsque je l’ai reprise, c’était un stress. J’ai investi tout ce que j’avais dans le projet. Tout le monde la connaissait comme la salle de la fancy-fair de l’école, se souvient le gérant. On a dû tout refaire. Aujourd’hui, elle au top point de vue image et son.

Avec sa moquette rouge au mur, ses moulures et ses fauteuils vintage récupérés, le Caméo a tout de même gardé le cachet des salles d’antan. “Je suis très fier de cette esthétique, même si cela nécessite de tout démonter une fois par an pour le nettoyage et l’entretien.” Passionné, le patron tient à ce que le Caméo possède ce qui faisait le charme des salles d’autrefois: l’accueil, le confort, une propreté irréprochable, un prix abordable. “Tout ça devrait être la norme partout! S’asseoir dans une boîte de quatre murs noirs avec des sièges sales et le son qui gueule pour un prix trop élevé, non merci. C’est normal que les gens n’aillent plus au cinéma dans de ­telles conditions.” Un amour de la ­profession et un niveau d’exigence payants. Treize ans plus tard, malgré une situation peu idéale entre ­Charleroi et Namur, Vivian Audag vit toujours de sa passion. “On n’a pas à s’inquiéter. On fait entre 26.000 et 30.000 entrées par an. C’est un peu ­compliqué de faire de gros investissements, mais ça couvre tous nos frais.”

Le cinéma Caméo

© Bastien Mertens

Une vraie expérience de cinéma

Si Vivian supervise presque tout, il laisse la programmation à quelqu’un d’autre, Alexandre Kasim, un amoureux des petits cinémas qui les a vus disparaître. C’est lui qui a redonné vie au Ciné Centre de Rixensart en 1991, où Vivian Audag a notamment découvert le métier. “Au début, c’était un quitte ou double. J’ai passé des semaines à faire des travaux avec des moyens limités. On a rouvert dans une incrédulité générale puisque le premier Kinepolis venait d’arriver. Mais j’étais confiant en mon projet”, se rappelle Alexandre. Malgré la proximité de Bruxelles et Louvain-la-Neuve, grâce à une offre équilibrée entre films populaires et propositions plus pointues et un travail de restauration et d’amélioration perpétuel, notamment en récupérant fauteuils et éclairages d’époque, le cinéma s’est forgé une belle réputation au fil des années. Depuis, le patron a aussi repris et relancé, non sans difficultés, les cinémas l’Étoile à Jodoigne et le Stockel, à Bruxelles, “le cinéma de son enfance” et désormais “la plus belle salle de Belgique” selon lui. Aujourd’hui, il en gère une quatrième à Saint-Trond et une poignée d’autres indépendants font confiance à ce ­passionné pour leurs programmations. “J’ai envie de partager cet amour des ­salles et de pouvoir proposer à chaque spectateur une vraie expérience de cinéma, différente de ce qu’on trouve partout ailleurs.

Malheureusement, cet attachement au métier et aux films n’est pas la recette miracle pour faire fonctionner un petit cinéma. D’autres facteurs pèsent dans la balance. “Je pense que ce sens du détail et ce perfectionnisme sont payants. Je fais partie de ceux qui n’ont pas à se plaindre, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Un cinéma n’est pas une mine d’or assurée. Il y a beaucoup d’exigences et de ­compétences à mettre en place pour garantir un certain succès. Puis, une région n’est pas l’autre…” Mais face à la concurrence du streaming, ces deux fervents défenseurs des salles d’antan assurent que des expériences de ­qualité, mêlant accueil, cadre, confort et prix attractifs continueront d’attirer les dégoûtés des multiplexes.

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