" Matrix 4 ", un doigt d’honneur à Hollywood

Le quatrième volet de la saga « Matrix » n'est pas un film, c'est un commentaire acerbe sur l'industrie du film hollywoodienne. Décryptons sans spoiler l'intrigue.

Bienvenue dans la Matrice
Warner

Trois semaines après sa sortie en salle (et sur HBO Max), revenons sur ce " Matrix 4  " car cela en vaut la peine. L’idée n’est pas ici de spoiler l’intrigue qui, de toute manière, est secondaire. Car " Matrix : Resurrections " n’est pas un film, c’est un commentaire sur l’industrie du film telle qu’on la connaît depuis une quinzaine d’années, avec ses trilogies, ses reboots, ses sequels et autres prequels. C’est un doigt d’honneur tendu à la politique industrielle, business first, de Hollywood.

Attention, c’est le moment de choisir. Vous ne voulez rien savoir de tout cela ? Prenez la pilule bleue. Vous êtes curieux, vous voulez continuer malgré les risques de spoiler la surprise qui se cache derrière l’intrigue ? Prenez la pilule rouge.

Pilule rouge ? Bienvenue dans la Matrice…

" Qu’est-que la Matrice ? Hollywood ! "

Dès son annonce, on sentait bien que l’idée de faire une suite à " Matrix " n’était pas franchement une bonne idée. Qu’est-ce que cela allait apporter ? Comment ne fut-ce qu’égaler ce qui avait constitué, en 1999, une véritable révolution esthétique dans le cinéma ? Déjà que les épisodes 2 et 3 avaient été (plus que) décevants, comment tenir la corde mythologie-cyber-punk-futuriste qui s’inscrivait tellement dans son époque qu’elle en est devenue un phénomène pop culture, tout cela vingt ans plus tard ? Cela semblait impossible.

Et, de fait, ça l’est. La première à s’en être rendu compte est Lana Wachowski (seule à bord du Nabuchodonosor pour l’occasion). Elle partage notre point de vue à 100%. On le sait parce qu’elle le fait clairement savoir, au sein même de ce " Resurrections " : elle n’avait pas envie de faire ce film ! Alors, elle a décidé d’utiliser ce quatrième épisode pour répondre à la fameuse question : Qu’est-ce que la Matrice ? La Matrice, c’est Hollywood.

The Matrix Resurrections

Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, " The Matrix Resurrections " – Warner

" Bullet Time ! "

Coup de génie de " Matrix : Resurrections ", la trilogie d’origine y est présentée comme une trilogie de jeux vidéos. A partir de là, Lana Wachowski se permet tout. Et notamment de nous montrer comment les choses se sont très exactement passées, comment on en est arrivé à cette suite. C’est dit, texto dans le film : " Notre compagnie de production Warner Brothers a décidé de faire une suite à la trilogie, avec ou sans nous. Alors on va s’y coller ".

S’ensuit un behind the scene inédit et ahurissant montrant le brainstorming sur la manière de concevoir cette suite, avec, en fond sonore, le " White Rabbit " de Jefferson Airplane : " Matrix a révolutionné le jeu vidéo ! On doit le révolutionner à nouveau ! " ; " Matrix, c’est avant tout le ‘bullet time’. Ce qu’il faut, c’est du ‘bullet time ! " ; " On ne va tout de même pas faire un simple reboot – Pourquoi pas ? Les reboots font de l’argent ! "

" Matrix : Resurrections " n’est pas un autre reboot, non. C’est une dénonciation. Un " J’accuse ", version Hollywood XXIe siècle : Comment l’industrie américaine du cinéma vous soutire votre argent depuis vingt ans grâce à la pop culture. Avec un maître mot : fan service.

Trilogies, reboots, prequels, sequels… et " fan service "

Le fan service, c’est offrir ce que le fan est venu chercher : une madeleine de Proust, du grand spectacle façon Disneyland, un souvenir de sa jeunesse… Tout cela au détriment d’une intrigue potable qui peut faire une histoire. Et donc, un film.

Depuis vingt ans, c’est la norme à Hollywood qui s’appuie sur son back catalogue, ces oeuvres pop devenues iconiques issues des années 80 et 90. On se contentera donc de payer Harrison Ford pour qu’il revienne faire un tour dans la nouvelle trilogie " Star Wars " plutôt que d’écrire une histoire qui tienne la route; ou de faire se rencontrer tel super-héros avec tel autre; ou encore de multiplier les clins d’oeil à l’oeuvre originale. C’est un jackpot assuré, car ça ramènera pour sûr des gens au cinéma, les fans qui ont grandi avec ces oeuvres qui comptent énormément pour eux.

A ce jeu, Marvel est le champion ultime. Passée la mode des trilogies et autres suites interminables du début des années 2000 (" Le Seigneur des Anneaux ", " Harry Potter ", " Batman ", " X-Men ",… " Matrix "), la " boîte à idées " a inventé le Marvel Cinematic Universe. En gros, elle a embarqué tous les personnages des comics Marvel dans des aventures cinématographiques, parfois en solo, parfois en groupes, qui souvent se croisent et se recroisent pour former, eh bien, un univers qui accroche les fans comme une bonne drogue. Pas vraiment d’intrigue (si, il faut sauver le monde), mais de l’humour potache, du grand spectacle comme au parc d’attractions et du fan service à tous les étages.

Matrix

Matrix: Resurrections – Warner

Ce que révèle la pilule rouge…

Ce que Lana Wachowski a décidé de faire avec " Matrix: Resurrections ", c’est d’être complètement transparente par rapport à tout ce cirque. Elle nous montre ce que révèle la pilule rouge en nous invectivant : " Vous voulez du fan service ? C’est ce que vous êtes venus chercher? Tenez ! ". La corde est tellement grosse qu’elle dévoile le big business d’une production hollywoodienne de ce type. En insistant sur ce qu’on savait déjà sans vouloir se l’avouer : on ne peut être que déçus par une suite à " Matrix ", simplement parce que la première trilogie ne le demandait pas.

Elle s’amuse avec ses personnages principaux : Neo, l’élu ? Il a vingt ans de plus et mal aux articulations. Les looks futuristes, les scènes de kung-fu? Datées, dépassées, car oui, on n’est plus en 2000! Les scènes mythiques de l’épisode 1 ? Tournées en dérision ou rejouées telles quelles avec la version originale dans le fond. " Qu’est-ce que vous voulez que je fasse d’autre ?, semble nous dire la réalisatrice, les films ont été faits, l’histoire a été bouclée ! "

The Matrix Resurrections

Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, " The Matrix Resurrections " – Warner

Ensuite, comme il faut bien faire un film, elle s’en va dans une intrigue un peu bavarde… Qui se limite, finalement, à peu de choses. En gros, ça n’intéresse plus beaucoup Neo de sauver le monde, il est vieux et fatigué et a plus important à faire. On ne dévoilera pas quoi…

Devant ce coup de force, Warner a laissé faire… Mais on aurait tout de même aimé voir la tête du PDG quand il a vu le résultat – s’il l’a vu. En tout cas, la multinationale a décidé de sortir " Matrix : Resurrections " sur sa plateforme de streaming HBO Max en même temps qu’au cinéma. Résultat, le film atteint des records de téléchargement illégal. Comme un ultime coup fourré. On les avait pourtant prévenus, les pontes de la Warner, que cette suite était une mauvaise idée. La pilule a sans doute eu du mal à passer… Pour autant, vous pouvez être certain qu’un reboot est en préparation. Sans les Wachowski…

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