Cyril Dion: " Nous sommes des vivants parmi les vivants "

Le cinéaste et militant écologiste alerte contre l’extinction de masse des espèces dans Animal, un plaidoyer pour une nouvelle société mené par deux jeunes activistes.

Cyril Dion
© BelgaImage

Il a le cheveu fou, l’œil vif et la silhouette encore adolescente. À 43 ans, le cinéaste, écrivain et militant français, cofondateur de Colibris, le mouvement d’action citoyenne pour entrer dans la transition écologique et sociétale, revient avec un nouveau documentaire engagé. Cinq ans après le succès de Demain, qui proposait des alternatives ­concrètes dans la lutte contre la crise climatique (réalisé avec Mélanie Laurent, césar du meilleur documentaire 2016, le film a été vu par plus d’un million de spectateurs), Animal utilise la formule qui a fait le succès du précédent: proposer des ­solutions positives pour conscientiser et tenter d’enrayer la sixième extinction de masse que nous traversons. C’est que, en 50 ans, plus de 50 % de la vie sauvage a disparu.

Génération Greta

Le film présente le point de vue de deux adolescents activistes, Bella et Vipulan, et permet au cinéaste d’embrasser la génération Greta Thunberg, capable de mobiliser les émotions dans le combat pour la biodiversité. “On a rencontré Vipulan à ­travers la délégation de Greta des militants jeunesse en grève ­contre le climat et on a découvert Bella sur ­Twitter, elle est très engagée pour la défense des animaux et elle aimait déjà Jane Goodall, ce qui était une chance. J’ai été très touché par leur sentiment de ne pas avoir d’horizon ni de futur, par leur gravité. J’avais envie de comprendre ce qui se passe dans leur tête et je voulais les emmener sur d’autres terrains que les marches mili­tantes qui leur paraissent insuffisantes. On a pris des chemins différents, que ce soit le militantisme de terrain, la politique, pour trouver d’autres perspectives”, explique le cinéaste qu’on a pu interviewer au dernier Festival de Namur où le film a remporté le prix du jury junior. À travers le maniement de concepts comme l’illusion de la croissance ou la transition juste, la sensibilisation aux dangers de la pêche en haute mer, la rencontre avec des baleines, loups et autres bourdons ou la mise en lumière du Costa Rica, pays modèle qui fonctionne à 100 % à l’électricité renouvelable, le film fait œuvre éducative.

Face à l’effondrement

“J’avais envie de rendre intelligibles ces notions sous forme d’objets sensibles. Ce que permet le cinéma, c’est d’apprendre tout en étant émerveillés, c’est susciter l’imaginaire en modifiant les récits. Le cinéma c’est ce qui nous met en mouvement, l’émotion vient de là”, poursuit le cinéaste. Difficile d’oublier les larmes de Bella devant l’élevage de lapins indus­triels ou celles du berger jurassien qui évoque la complexité de voir ses vaches de pâturage partir à l’abattoir. Difficile de ne pas être en colère lorsque Bella et Vipulan sont littéralement niés par le cynisme d’un eurocrate des lobbys de la pêche. Intelligemment, le titre du film nous ramène à notre statut d’espèce et de “sapiens”, afin de changer nos perspectives: “Nous voulions cette ambiguïté dans le titre, car le problème principal de la ­disparition des espaces de biodiversité et du ­changement climatique c’est qu’on se rend compte qu’on a construit un récit dont on s’est nous-mêmes extraits. On a créé les mots “nature” et “environnement” comme si on n’en faisait pas partie. On s’est extrait du monde vivant. C’est ce que dit le philosophe Baptiste Morizot: on est le fruit d’une culture qui nous fait croire qu’on était la seule espèce intéressante, et que ce qui reste est seulement de la matière exploitable. Nous devons adopter une autre perspective, selon laquelle nous sommes des vivants parmi les vivants et comprendre que notre santé dépend des ­écosystèmes. La vraie question de l’écologie c’est l’équilibre entre les systèmes vivants et l’étude de cet équilibre”, poursuit Dion.

Au moment de quitter le cinéaste, on ne peut s’empêcher de lui demander naïvement s’il est optimiste pour la suite. Sa réponse est sans détour: “À ce stade, ça n’est pas une question de croyance. Quand la pandémie est arrivée on ne s’est pas demandé si on y croyait, on a été obligé de l’affronter. Face à l’effondrement de la biodiversité et au dérèglement climatique, les gouvernements devraient s’ajuster toute affaire cessante. Or, les scientifiques continuent de ne pas être écoutés. Les gouvernements se donnent pour horizon 2050, mais il ne faudra pas s’y mettre en 2040, ça sera trop tard et c’est déjà trop tard. Les gens en ­Californie et en Oregon s’en rendent déjà compte. Ils manquent d’eau, doivent creuser des canaux pour boire et arracher des hectares d’amandiers partis en fumée. La Belgique et l’Allemagne ont aussi été frappées par les inondations cet été. Mais les élections se font encore sur l’immigration alors qu’on devrait parler de la survie de l’humanité”. Plus question pour Cyril Dion d’être optimiste ou pessimiste, l’écologie n’est pas un mantra, c’est une réalité.

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