Jacques Audiard, le cinéaste du désir

Encadré par deux femmes scénaristes, il se réinvente en noir et blanc avec Les Olympiades, sublime portrait amoureux de la jeunesse.

Jacques Audiard
Jacques Audiard. @ BelgaImage

Il y avait longtemps qu’on n’avait pas été aussi émue devant un film de Jacques Audiard, sans doute depuis l’immense mélo romanesque De rouille et d’os ou le néo-noir Sur mes lèvres. Adaptation dans un noir et blanc éblouissant de trois nouvelles ­gra­phiques d’Adrian Tomine (illustrateur new-yorkais révélé en confinement dans sa manière de croquer l’époque et ses codes ultra-connectés), le film suit les parcours post-amoureux de quatre jeunes adultes issus de la classe moyenne.

Camille (Makita Samba), jeune prof de lettres qui vit en colocation et couche (parfois) avec Émilie (la révélation Lucie Zhang), mais cristallise sur Nora (Noémie Merlant) qui rencontre Amber (la chanteuse Jehnny Beth), cam-girl qui va lui permettre de se réapproprier son désir. Les couples se font et se défont au gré de leurs ­périodes de “jachère sexuelle” et de la haute inflammabilité de leur désir, qui fait palpiter ces Olympiades comme un cœur battant et nous ­chavire profondément.

Pourquoi avoir choisi de transposer les nouvelles d’Adrian Tomine dans le 13e arrondissement de Paris peu vu au cinéma?
J’ai beaucoup tourné dans Paris, j’aime cette ville mais j’en vois aussi les limites cinématographiques. Paris est une ville historique, très muséale. Pour cette histoire je n’avais pas envie d’être ramené au passé. La grande dalle centrale du quartier des Olympiades, édifiée en 1970 en l’honneur des Jeux olympiques d’hiver de Grenoble, apporte une vision très moderne de Paris. J’ai vécu longtemps dans ce quartier, j’ai appris à le con­naître. C’est un quartier très divers du point de vue ethnique, culturel, social. J’ai pensé que le noir et blanc accentuerait cette modernité.

Le film suit les nouveaux codes amoureux d’une jeunesse diplômée, mal logée, très fluide amoureusement. Quel était l’enjeu principal?
Je viens d’une autre ère sentimentale. Depuis ce temps, quelque chose s’est produit. Le regard féminin est là et c’est très différent de ce que j’ai vécu. Jeune homme, de mes 15 à mes 25 ans, j’avais un modèle, c’était le cinéma. Le cinéma m’a éduqué intellectuellement et amoureusement. J’étais dans une cinéphilie intense qui allait de Godard à ­Truffaut, Scorsese ou Rohmer. Dans leurs films, les propositions romantiques plaçaient toujours le ­discours amoureux avant l’acte amoureux. Dans Ma nuit chez Maud, Jean-Louis Trintignant érotise tellement son discours à Françoise Fabian qu’ils ne font pas l’amour, comme dans La princesse de Clèves. Chez Stendhal on trouve toutes les formes du discours amoureux mais il n’y a pas d’orgasme tant ils ont parlé. Aujourd’hui, c’est l’inverse, le rapport charnel et l’intimité viennent en premier. On parle après. Alors je me suis demandé quand et sous ­quelles formes le discours amoureux revenait. ­Toutes ces variations modernes m’intéressent.

Vous avez coécrit le film avec les scénaristes et cinéastes Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu) et Léa Mysius (Ava). Est-ce une manière d’incorporer le regard féminin à votre cinéma souvent très masculin?
Je sortais d’un western, un monde sans femme avec des hommes brutaux – Les frères Sisters. J’avais envie de travailler avec des femmes, devant ou avant la caméra. Il se trouve que les meilleures scénaristes en France sont des femmes et qu’elles sont souvent des cinéastes ou des cinéastes en puissance. Je n’ai pas de point de vue théorique sur le regard féminin, mais il est certain que le travail avec Céline, puis Léa a apporté quelque chose de proprement féminin.

Par exemple?
J’aurais eu beau me lever très tôt, je n’aurais jamais pu écrire la scène d’amour entre Makita et Lucie. Ils font l’amour et elle a ce lapsus qui vient de Léa, elle lui dit: “Toi tu es en train de tomber amoureux”, alors que c’est elle qui tombe amoureuse. Elle projette. Il y a d’autres propositions de scènes physiques qui viennent de Noémie que je n’aurais pas imaginées ou pas osé demander.

Justement quelles précautions prenez-vous pour filmer les scènes d’amour?
Il y a deux limites auxquelles se confronte le cinéma, c’est la violence, et le rapport amoureux. Si l’acteur se prend une vraie balle, il meurt. Si vous filmez vraiment l’acte, c’est un film pornographique. Je sais le malaise que provoque le tournage de ces scènes. Alors, je décide de m’en remettre aux acteurs, avec un cadre bien sûr. Ils ont travaillé ­toutes les scènes d’intimité en répétant de leur côté avec la chorégraphe Stéphanie Chêne.

Les Olympiades

Noémie Merlant et Makita Samba dans Les Olympiades. @ Shanna Besson

Il y a quinze ans vous révéliez Tahar Rahim et Leïla Bekhti dans Un prophète. Que provoque un visage inconnu en vous?
Certains films, certaines histoires demandent cela. Si vous voyez arriver des acteurs connus derrière la porte, il y a forcément une anticipation. Si c’est Lucie Zhang et Makita Samba, tout est possible. Avec eux, nous sommes au même niveau d’innocence.

Vous traversez les genres, du western au film noir et au drame romanesque avec toujours une acuité pour le contemporain. Qu’est-ce qui vous guide pour continuer à faire du cinéma?
C’est difficile de faire du cinéma aujourd’hui. Il y a vraiment une telle tension avec les plateformes, les formats. Ça me met dans un état de réflexion et je me dis que si je fais encore du cinéma, c’est parce que d’autres que moi, d’autres réalisatrices et d’autres réalisateurs en font. J’ai besoin d’eux et de ce que me procurent leurs films. Quand un film me transporte ou me fout par terre comme Titane de Julia ­Ducournau ou Annette de Léos Carax, alors je me remets à la tâche.

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