Joachim Lafosse: « la normalité, ça n’existe pas »

Avec Les intranquilles, qui raconte l’histoire d’un couple confronté à la bipolarité, le cinéaste belge signe sans doute son film le plus personnel.

Joachim Lafosse: « la normalité, ça n’existe pas »

Joachim Lafosse a attendu longtemps avant de réaliser Les intranquilles dont notre collaboratrice Juliette Goudot cosigne le scénario. Il a attendu car il n’est pas facile de parler de son enfance, ni d’un père qui a souffert de maniaco-dépression. Souffrant de bipolarité, Damien Bonnard interprète un peintre en pleine création mais aussi en pleine crise, face à une Leïla Bekhti qui commence à perdre pied, qui a peur pour elle et pour Amine, leur enfant. Comment faire pour continuer à être un couple? Jusqu’où peut-elle aller pour le sauver? De l’écriture à la mise en scène, tout fait sens dans ce nouveau film dont on sort bouleversé.

L’écriture de ce film a-elle été un long  processus?
Oui, j’ai mis deux ans à écrire le scénario. Ce qui a porté le film, c’est une parole que ma mère m’a dite quand j’avais l’âge d’Amine dans le film: “Joachim, on va se séparer avec ton père, je l’aime encore mais avec la maladie, c’est trop difficile”. Pendant des années, je n’ai pas su quoi faire avec cette parole. Quand il y avait des films comme Kramer contre Kramer ou Vol au-dessus d’un nid de coucou qui passaient à L’écran témoin, on se mettait à parler de ces films. On parlait de nous, sans dire que c’était nous. Trente-cinq ans plus tard, quand je me retrouve dans une salle de cinéma, face à quelqu’un qui me dit “J’ai adoré ce film parce qu’il me parle”, je me dis que j’ai eu raison de ne pas lâcher sur mon désir d’être cinéaste. Pour laisser de la place aux spectateurs, il faut d’abord que je laisse de la place à mes émotions. Il a fallu du temps et ce n’est pas avec un film qu’on fait une thérapie. S’il n’y avait pas eu le travail thérapeutique avant, je n’aurais pas pu accueillir les émotions qu’il y a dans le film.

Qu’est-ce que ce vécu personnel vous permet de raconter de plus universel?
C’est d’abord une histoire d’amour, qui pose une question: comment fait-on dans un couple quand l’un des deux flanche?

Ce film s’est fait en pleine crise sanitaire. Cela a-t-il eu une influence?
J’ai préparé le film pendant le premier confinement avec des spécialistes de la maniaco-dépression et tous me disaient “On voit des phases maniaques apparaître”. Ils m’ont encouragé à ne pas éviter l’époque. J’aime voir un film de Claude Sautet avec des gens qui fument comme des cheminées et me dire que je suis dans les années 70. On a tourné l’été dernier, entre le premier et le deuxième confinement. Dans le film, la manière dont Leïla entre dans une forme de paranoïa, engendrée par le diagnostic qui est tombé sur son mari, c’est exactement comme ce que nous avons vécu.

Dans l’équilibre de cette famille, il y a un personnage important, c’est le médicament qui soigne les crises du père…
C’est une question fondamentale. Quand on voit le nombre de gens qui prennent des antidépresseurs et des régulateurs de l’humeur, la place du médicament dans nos vies est à questionner. Je ne suis pas psychiatre mais je pense que le travail de quelqu’un de bipolaire est d’être tout le temps à l’écoute de lui-même. Le livre du peintre Gérard Garouste (L’intranquille, paru en 2009 – NDLR) m’a beaucoup aidé pour ce film parce qu’il raconte comment il a traversé cela avec sa femme Élisabeth. Et il décrit très bien la façon dont avec l’âge, la tranquillité est venue par le rapport au traitement et aussi par un réel travail thérapeutique. Parce qu’au fond, cette hypersensibilité, elle est à accueillir. Un des chemins, c’est d’être attentif, c’est de se poser et de sentir ce qu’on vit. Le truc qui est fou, c’est que notre ­époque n’est pas du tout à ça.

Quel est le rôle du cinéma, et donc de l’art, dans ce processus?
Les œuvres n’ont pas un auteur, elles ont deux auteurs. L’autre, c’est le spectateur ou le lecteur. Aller voir un film ou lire un livre, c’est devenir un auteur, changer de statut, être plus que ce que l’on est. Je raconte l’histoire d’une famille dans laquelle on souffre d’une maladie. Et on vient de vivre une situation où on a été atteint par une maladie. Au début de la maladie, on ne parlait plus que de ça. Des gens ridicules ont dit à ce moment-là que l’art était non essentiel. On a tous été atteints par le fait de devoir rester chez soi et on n’a pas besoin de qui que ce soit pour savoir que c’est en regardant autre chose qu’on peut s’en sortir.

Quand un cinéaste fait un film aussi proche de lui, est-ce qu’il prend des risques?
En tant que cinéaste, il faut sentir son intranquillité, laisser venir tout ce qui fait ce qu’on est, notre singularité. Mais dans un cadre défini, protégé. Et de manière vivable. Mais c’est un métier. En même temps, quand on rentre à la maison, qu’il faut s’occuper des enfants, on a droit à la normalité.

Ou plutôt la tranquillité?
Exactement! Je suis absolument d’accord, c’est beaucoup plus subtil. Mon père m’a transmis l’idée qu’il fallait regarder les gens dans leur singularité. La normalité, ça n’existe pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les intranquilles – Réalisé par Joachim Lafosse. Avec  Leïla Bekhti, Damien Bonnard, Gabriel Merz Chammah -118’.

 

Sur le même sujet
Plus d'actualité