Manchester by the Sea, un drame familial d’une rare finesse

Porté par un immense Casey Affleck, Manchester by the Sea sublime le drame familial en posant la question du deuil impossible. Poignant.

Manchester By The Sea ©Belga Image

C’est un film qui respire par vagues, au rythme de l’océan. Située dans cette petite ville côtière (désormais célèbre) du Massachusetts qui donne son nom au film, l’histoire suit le parcours chaotique de Lee Chandler (Casey Affleck), contraint, à la mort de son frère aîné, d’assumer le tutorat de son neveu mineur (Lucas Hedges) et de retourner dans cette ville quittée des années plus tôt, après la tragédie qui a brisé sa vie et celle de son ex-compagne (Michelle Williams). Ce drame terrible dont Chandler est le premier responsable, on le découvrira par touches successives et par effets de flash-back, jusqu’au coup de théâtre qui contient son lot de larmes intarissables – et qu’on ne dévoilera pas entièrement ici. 

Toute l’intelligence de ce scénario signé et réalisé par Kenneth Lonergan, cinéaste et dramaturge américain, scénariste de Mafia Blues et de Gangs Of New York jusqu’ici peu connu du grand public, est d’aborder le drame familial avec une finesse psychologique rare, sensible aux drames du quotidien, aux tragédies intimes que nous traversons tous, nous laissant parfois démunis comme des bateaux en pleine mer. Pourtant, il y a quelques semaines, personne encore n’avait entendu parler de ce film indépendant cinq fois nominé aux Golden Globes (Casey Affleck ayant remporté le titre de meilleur acteur dans un rôle dramatique), qui fait figure d’outsider favori sur le tapis rouge des prochains Oscars. On remonte avec vous le cours de l’histoire.

Les deux versants du deuil 

À l’origine, le film devait être réalisé et interprété par Matt Damon, habitué du théâtre de Kenneth Lonergan et suffisamment “bancable” pour financer un film sur le deuil qui fait peur aux studios. Mais Matt Damon a d’autres impératifs et insiste pour que Lonergan réalise le film (fait rare aux États-Unis où scénaristes et réalisateurs sont des métiers très distincts, contrairement aux fameux “films d’auteur” européens). Casey Affleck hérite du rôle principal. Pour rassurer les producteurs inquiets (Lonergan n’a pas tourné depuis huit ans et s’est taillé la réputation difficile de ne pas savoir finir un film avec Margaret), Matt Damon accepte d’avoir le final cut de Manchester by the Sea. Dès les premières projections au Festival du cinéma indépendant de Sundance, le film est une révélation qui convainc les studios Amazon de distribuer le film malgré le sujet difficile. “Nous traversons tous dans la vie des événements difficiles à surmonter. Certains de nous les surmontent, d’autres pas. J’ai voulu montrer ce qui arrive aussi quand on ne parvient pas à surmonter les drames, car ces gens-là aussi ont droit à leur cinéma”, confie Lonergan.

Le film s’attaque ainsi au processus de deuil par ses différents versants. La face nord que porte le personnage de Casey Affleck, tenaillé par la culpabilité d’une faute passée. Et la face sud, celle du deuil “normal” de l’adolescent (la révélation Lucas Hedges) qui a tant d’autres choses à apprendre, comme la découverte de la séduction et de la sexualité ou la recherche d’un avenir plus stable. “Le personnage de Chandler porte un deuil impossible, estime Stéphanie de Saint Aubin, psychanalyste. La culpabilité morale qui l’accable entrave le processus normal de deuil et de réparation – contrairement à sa femme, qui s’adapte peu à peu et reprend goût à la vie. Tandis qu’il plonge dans la dépression et la haine de soi, Chandler pense qu’il n’a plus le droit de vivre. Seule la présence de son neveu, adolescent encore inconscient et immature traversé de pulsions vitales, pourra peut-être lui insuffler un peu de vie.”

Le rôle d’une vie

Forcé de cohabiter, le duo oncle-neveu distille la saveur particulière du film, avec son lot de scènes comiques et tendres entrecoupées d’inévitable moments de deuil ritualisés (à la morgue, chez le notaire, dans le déchirant cimetière gelé). L’ancrage maritime du film prend ici tout son sens et l’on assiste à de bouleversantes scènes en mer où les souvenirs de bonheur passé se mêlent à de fragiles instants de renaissance sur le pont du bateau, laissant l’émotion affluer par vagues. Cinéaste de la culpabilité, Lonergan trouve à chaque scène le ton juste, sans jamais tomber dans le glauque ou les tics misérabilistes. “C’est un film sur l’endurance de l’esprit humain, poursuit Lonergan, sur le plaisir d’être ensemble et de manière plus cruciale, la possibilité d’aller de l’avant.”

Pour porter un tel personnage, le discret Casey Affleck s’impose dans ce qui pourrait bien être le rôle d’une vie. Tout juste auréolé du golden globe du meilleur acteur dramatique, le frère cadet de Ben Affleck, volontiers low profile et anti-jeune premier malgré son physique délicat, est en train de devenir rien de moins qu’un grand acteur classique, à la présence ambiguë et charismatique. Il était le meurtrier de Brad Pitt dans le western crépusculaire L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, psychopathe dans The Killer Inside Me, puis détective mélancolique dans Gone Baby Gone sous la direction de son frère. Avant de surprendre le Tout-Hollywood en réalisant un faux documentaire sur le rap avec son ténébreux beau-frère Joaquin Phoenix (il est séparé depuis de la sœur de ce dernier, Summer Phoenix). 

Pour Casey Affleck, l’émotion du film tient à l’écriture particulière de Lonergan. “Chacun se sent touché différemment par l’histoire du film, qui réveille quelque chose de particulier à l’intérieur de chacun. C’est ce qui rend cette histoire universelle” constate Affleck. Autre point fort du film, l’actrice Michelle Williams, ex-ado star de la série Dawson révélée plus tard par le cinéma américain indépendant (du Secret de Brokeback Mountain au sublime Blue Valentine avec Ryan Gosling), elle aussi touchée par un deuil intime (elle a été la compagne de Heath Ledger, mort d’overdose à 28 ans, peu de temps après la naissance de leur fille). Pudique mais immensément juste et sensible, leur interprétation de ce couple dévasté par la perte déborde de compassion pour les souffrances humaines. Et leurs personnages nous habitent encore longtemps avec une présence rarement atteinte au cinéma. Mais le vrai exploit de Manchester by the Sea est justement de ne pas laisser le spectateur dévasté. Le film parvient à contenir nos douleurs irréversibles, à consoler nos drames inconsolables. Et lorsque le film s’achève, la tristesse enfin s’éloigne, comme lorsque la mer se retire sur la plage, laissant la grève épuisée mais vivante.

**** Manchester  By The Sea. Réalisé par Kenneth Lonergan. Avec Casey Affleck,  Michelle Williams,  Lucas Hedges – 138’.

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