François Cluzet: « Jouer les monstres me rend meilleur”

Malgré les douleurs de son enfance, le métier d’acteur lui aura permis de renaître avant de se faire reconnaître. L’interprète de La mécanique de l’ombre adore désormais jouer les durs à cuire, mais reste désarmant de franchise.

cluzet

A 61 ans, François Cluzet aura connu bien des tourmentes. Professionnelles et personnelles. Est-ce ce qui rend son jeu si riche, son humanité si rayonnante et fait de lui, aujourd’hui, le comédien français le plus populaire? Ce jusqu’au-boutiste, du théâtre au cinéma, n’a jamais renoncé à ses illusions et ses rêves. Et n’est jamais aussi à l’aise que dans les rôles troubles, plus silencieux que solaires. Comme dans cette Mécanique de l’ombre, solide thriller basé sur la sempiternelle situation qui échappe complètement à son protagoniste. Cluzet y campe un personnage économe de ses gestes et de ses paroles. Comme dans la vie. “Ce film est venu en supplément”, lâche-t-il après avoir soupesé ses mots. “J’avais des projets, et envie de me poser, aussi. Mais quand Thomas Kruithof, dont c’était le premier film, m’a offert ce personnage de type au chômage qui accepte un job consistant à retranscrire des écoutes téléphoniques, et va vite le regretter, j’ai eu envie d’y mettre tout mon système. J’aime ça parce que j’estime que les acteurs doivent montrer ce que sont la perversité, la lâcheté, la médiocrité… Tout en restant aimables et divertissants bien sûr. C’est là la difficulté.” 

Un acteur n’est-il pas fondamentalement narcissique ?

FRANÇOIS CLUZET – Surtout pas! On n’est pas là pour se plaire, mais pour endosser les monstruosités. Le metteur en scène Alain Françon, avec qui j’ai travaillé au théâtre à mes débuts, répétait toujours: “Si les acteurs ne se préoccupent pas de représenter les monstres, qui donc va s’en charger?” Cette parole m’a nourri et, des années durant, j’ai eu plaisir à faire disparaître mon ego sous les pires caractères. J’adore aussi être ridicule: ça me rend léger, j’ai l’impression d’être au cœur de ma fonction. Je veux mourir léger.

Mais un acteur ne fait-il pas ce métier pour être aimé ? Comment l’être dans des rôles trop ingrats ?

F.C. – C’est vrai qu’à force de jouer les monstres, on finit par vous prendre pour un monstre. Je l’ai payé moi-même. Mais il y avait un vrai plaisir à incarner les dingues, les caractériels… Je les comprenais. Tellement de choses m’ont manqué à moi aussi. L’amour, surtout, l’insouciance de l’enfance… À moins que ce ne soit devenu ma force? Je ne reproche rien à mon père, rien à ma mère, ils ont fait ce qu’ils ont pu avec ce qu’ils étaient. Pourtant, seul ce métier m’a tout donné. Ce n’était pas gagné. Pendant des années je suis resté un tombereau de larmes condamné au silence…

Et quelle est votre meilleure performance jusqu’à présent ?

F.C. – Ne le dis à personne comptera beaucoup: je rêvais depuis longtemps de jouer simplement la partition d’un type qui en a gros sur la patate. On a toujours tendance à surjouer. Mais incarner ne veut pas dire exhiber ni mettre en vitrine, mais enrichir de l’intérieur. Le reste est plus simple. C’est le cadre qui donne les trois-quarts de la présence. Mais même un film plus léger, comme Intouchables, m’a permis de jouer de cette manière. Ce film aura eu un double impact: il m’aura fait connaître du grand public et il aura aussi montré que j’étais capable de jouer dans des comédies. Ce n’était pas gagné…

Vous êtes aussi connu pour être d’autant meilleur si vos personnages sont bourrés de défauts…

F.C. – Vous avez remarqué? (Rire.) Oui, j’adore jouer les défauts, ça humanise le personnage. J’aime beaucoup lorsqu’ils sont très présents à l’écran, cela permet de les défendre sur la longueur. J’essaie toujours d’assumer  toutes les trajectoires d’un personnage, y compris les plus sombres, et pour les faire accepter, de lui donner de l’énergie, de l’enthousiasme et de l’émotion. On n’est jamais d’un bloc. Ce qui m’a plu aussi, c’est de voir les gros moyens que l’on confiait à ce jeune metteur en scène pour réaliser son premier film. Et je ne regrette pas de lui avoir consacré un peu de mon sale caractère…

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