Dans « Paterson », Jim Jarmusch met enfin en scène sa passion de la poésie

New York est sa page blanche. Mais comme il le dit, son art s’écrit dans les marges. Rencontre.

Paterson ©Prod

Dans Paterson, son plus beau film depuis Dead Man, le cinéaste-rockeur met en scène une de ses passions les moins publiques: la poésie, et notamment celle de William Carlos Williams, l’un des modèles de la beat generation. Une école de New York dont Jarmusch est d’ailleurs un émule. ”Je suis un fan de poésie au sens large. Je ne me limite pas à New York”, nous précise-t-il immédiatement. il se souvient de ses années étudiantes à Paris. “J’avais demandé à un ami de me traduire les poèmes de Mallarmé. Et la version qu’il m’en donnait était délirante. Les images changeaient, cela créait une langue magnifique. C’est ce que j’aime dans la poésie: elle est difficilement traduisible. D’ailleurs, les poètes ne communiquent quasiment qu’entre eux. Comme des Indiens qui s’enverraient des signaux de fumée. J’adore cette sorte de société secrète. Je me suis toujours promené dans les marges. Et, quelque part, la poésie est à la marge de l’industrie du divertissement actuelle. Alors que le cinéma est considéré comme mainstream.”

Dans une scène cocasse de votre film, Paterson et sa petite copine vont au cinéma et s’esclaffent: “On se croirait au 20e siècle!” Le cinéma serait lui aussi déjà démodé ?

JIM JARMUSCH – Je ne le pense pas. J’aime aller dans les salles obscures et partager l’expérience avec tout un public. Il faut conserver les cinémathèques et permettre aux gens d’aller voir les vieux films. Les choses changent. Tant la façon de distribuer les films que les outils pour les découvrir. Mais voir un film, que cela soit au cinéma ou sur une tablette, c’est déjà un cadeau.

Justement, comment porte-t-on la poésie, une expression écrite, à l’écran ?

J.J. – J’ai choisi les vers de William Carlos Williams pour rendre hommage à tous les poètes de la Grosse Pomme. Williams prône l’idée de s’attarder, non pas sur les idées, mais sur les choses. Cette volonté de faire deux choses à la fois a inspiré mon personnage de Paterson dans le film. Puisqu’il conduit des bus la journée tout en choisissant d’être poète à ses moments perdus. Voilà comment ce long métrage rend hommage aux artistes de la poésie. Un simple biopic du poète suant sur son bureau n’aurait eu aucun intérêt.

À 63 ans, vous exprimez quelque chose d’une mélancolie de survivant. Comme celle qui imprègne ce film… Je me trompe ?

J.J. – Non, vous avez raison! Je n’en reviens pas du nombre de gens que j’ai côtoyés, et qui nous ont déjà quittés. Joe Strummer, Screamin’ Jay Hawkins, Jean-Michel Basquiat, William Burroughs, Jeffrey Lee Pierce ou Andy Warhol, que j’ai rencontré parce qu’il venait souvent voir les concerts de mon groupe au début des années 80. Nous avons aussi perdu Lou Reed qui était à New York le parrain du rock. Quelle tristesse… Surtout quand on repense au fait que les premières prestations du Velvet Underground furent dédaignées par des commentateurs qui prétendaient que ça n’était que du bruit et de la merde… Rapportées à l’impact qu’elles ont finalement eu dans l’histoire du rock, on voit bien que tout le monde peut se tromper (sourire).

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Paterson par moustique-mag

La vie est un poème tranquille…

Paterson, c’est à la fois le titre de ce nouveau film de Jim Jarmusch, le patronyme de son personnage et le nom de la bourgade du New Jersey où est située l’(in)action. Jarmusch nous déplie justement le semainier, pour le moins répétitif, d’un poète, dont le vrai métier est chauffeur de bus. Il vit avec Laura, qui enchaîne projets et expériences et avec Marvin, un bouledogue anglais.

Le film avance à pas de chat. Au début, il semble ne pas se passer grand-chose de décisif. Mais Jimbo procède, comme toujours, par addition de détails et de rituels, sans rien bousculer, sans rouler les mécaniques, sans créer d’événement scénaristique spectaculaire. Il filme nonchalamment les façades de briques, les conversations plus ou moins anodines entendues dans le bus en songeant aux vers des poètes, et les propos de bistrot en se souvenant des bluesmen et autres icônes oubliées de la pop culture américaine. Toujours avec cette bienveillance, cet humour qui préfère les sourires entendus aux gorges déployées.

Puis, surtout, le cinéaste filme la chose la plus difficile: la vie, le bonheur, et un quotidien zen totalement dénué de conflit. Au final, un film bourré de charme infectieux, montrant combien l’existence peut devenir agréable à vivre pour peu qu’on sache faire son miel de ses beautés quotidiennes. Jim Jarmusch (Only Lovers Left Alive, Stranger Than Paradise) explore brillamment la part de créativité qui se cache en chacun de nous. Un film planant et prenant de bout en bout.

*** Réalisé par Jim Jarmusch. Avec Adam Driver, Golshifteh Farahani. Kara Hayward – 118’.

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