Le retour polémique de Gaston Lagaffe est-il légal ou pas?

Le retour du (anti)héros sans emploi n’aura pas lieu. Pas d’album avant 2023. En attendant, l’affaire sera traitée par une procédure d’arbitrage.

Dessins de Gaston Lagaffe
Dessins de Gaston Lagaffe, le 29 avril 2022 @BelgaImage

Depuis le 25 mars, Isabelle Franquin, fille et ayant droit du génial créateur, veut empêcher les éditions Dupuis de publier de nouveaux gags de Gaston. Une bataille portée devant le tribunal de première instance de Bruxelles qui a pris des proportions énormes, plusieurs artistes prenant parti pour l’héritière de l’auteur de bande dessinée. Au cœur du litige: les volontés de Franquin sur le devenir de son "roi des gaffeurs".

Une pré-publication suspendue en urgence

C’est en mars dernier, lors du festival d’Angoulême, que les éditions Dupuis crée la surprise. Un album de 48 pages intitulé "Le Retour de Lagaffe" doit sortir pour le 19 octobre 2022 avec 1,2 million d’exemplaires sur la commande. Au crayon, c’est le dessinateur québécois Marc Delaf, auteur de la série "Les Nombrils", qui est chargé de créer cette nouvelle BD. "Peu s’attendaient à ce qu’il revienne mais c’était le moment", expliquait alors le directeur éditorial de Dupuis, Stéphane Beaujean. "Si nous ne l’avions pas fait, il n’avait plus beaucoup d’années de notoriété devant lui, parce que la plupart des héros de BD qui ne trouvent pas de suite disparaissent tout simplement".

Dès que la nouvelle est parvenue à la fille de Franquin, Isabelle, la riposte ne se fait pas attendre. L’affaire est portée en urgence devant la justice bruxelloise. André Franquin, décédé en 1997, "a toujours exprimé de son vivant, de manière continue et répétée, sa volonté que Gaston ne lui survive pas sous le crayon d’un autre dessinateur", rappelle dans un communiqué l’avocate d’Isabelle Franquin. Pour peser dans la balance, elle ne manque pas de rappeler qu’elle détient le droit moral sur l’œuvre de son père. Un argument de poids.

Isabelle Franquin devait faire vite. En avril, les éditions Dupuis prévoyaient de prépublier les planches dans le magazine Spirou. Après un référé en urgence au tribunal, il ne s’est finalement rien passé. La défense a suspendu toute parution "afin de permettre un débat serein et objectif", en attendant la deuxième étape du processus judiciaire, le référé de ce lundi qui devait porter sur le blocage de toute publicité autour du Retour de Lagaffe, album annoncé pour le 19 octobre.

On jugera finalement sur le fond à la rentrée, ce qui oblige l’ajournement des 1,2 million d’exemplaires prévus, un projet record seulement dominé par les reprises d’Astérix (2 millions de tirage) avec lesquelles il aurait dû alterner. Il est donc question de gros, gros sous dans un marché florissant grâce aux mangas (50% des ventes), à quelques exceptions de la nouvelle génération (Riad Sattouf, Christophe Blain) et à beaucoup de classiques confiés à des suiveurs soigneux et parfois inspirés (Blake et Mortimer, Alix, Lucky Lucke, Corto Maltese…).

Bataille d’arguments

Entretemps, le climat a été tout sauf "serein". Une lettre ouverte a été notamment publiée pour demander à Dupuis d’abandonner son projet. Plusieurs artistes y ont apposé leurs signatures, comme Philippe Geluck, Dany ou Benoît Peeters. "Je ne suis pas du tout belliqueux et ça m’a déstabilisé de devoir prendre position", confie à BX1 l’auteur bruxellois de bande dessinée Frédéric Jannin, qui a été à l’initiative de cet appel. "Mais c’est une position qui est évidente parce que j’ai bien connu Franquin et je l’ai moultes fois entendu dire qu’il ne voulait pas que Gaston soit repris par quelqu’un d’autre. Je m’arrête à cette considération-là, ce qui est peut-être un peu borné de ma part parce qu’on peut éventuellement ouvrir les esprits. Mais de mon point de vue, il n’est pas question de toucher à cette œuvre parce que ce n’est pas qu’un petit bonhomme comique dessiné mais une œuvre graphique et artistique qui a toute sa valeur et qui perd de sa valeur si on la galvaude avec des imitations ou des hommages".

Des arguments qui ne convainquent pas Stéphane Beaujean de Depuis, qui compte bien faire valoir son point de vue. "Nous sommes dans notre droit: nous avons un contrat, il a été signé par un auteur en pleine possession de ses moyens qui fait figurer des clauses spécifiques, rares et claires. Le seul débat que vous connaissez, c’est celui de la parole publique où il s’est exprimé plusieurs fois sur le fait qu’il ne souhaitait pas qu’on reprenne Gaston. Mais qui n’a dit parfois sur scène ce qu’il ne faisait pas dans la vie privée, et pour le coup, sa prise de parole privée semble dire le contraire…", dit-il.


L’avocat des éditions Dupuis, Alain Berenboom, compte même frapper un grand coup face au tribunal. "Nous produirons des déclarations qui prouvent que Franquin ne s’est pas toujours opposé formellement à la continuation de Gaston", assure-t-il au Parisien.

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