Pourquoi les artistes n’emmerdent plus le front national

Où sont passés les artistes engagés ? En 2002, ils battaient le pavé pour dire non à Le Pen. Mais les temps ont changé.

Bérurier Noir au temps du combat
Bérurier Noir au temps du combat anti-FN – Belga

Le 21 avril 2002, le choc de retrouver Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle française a été tel que, dans les jours qui ont suivi, les artistes ont pris la rue pour sensibiliser leurs fans sur l’importance de faire barrage au FN, quitte à devoir voter Chirac ! Ils étaient tous là ou presque : Noir Désir, Saez, Louise Attaque, Zebda, IAM, Dominique A… De grandes manifestations ont eu lieu. La France était debout pour dire " Non " à l’extrême droite. Vingt ans plus tard, comme il y a cinq ans, rien de tout cela. C’est l’apathie. Ou l’habitude.

Que s’est-il passé ? De tous temps, les artistes se sont engagés en politique, ont donné de la voix. Dans les années 80, les punks de Bérurier Noir étaient le fer de lance de la gauche anti-fasciste. Lors de leur dernier concert en novembre 1989 à l’Olympia, ils lançaient en guise d’adieu : " On vous fait confiance : plus jamais de 15% ! A toutes les manifestations nazies, soyez-là, soyez présents et empêchez-les ! " avant d’entamer leur titre " Porcherie " et son cri de ralliement : " La jeunesse emmerde le Front National ! ".

Problème, aujourd’hui, la jeunesse n’emmerde plus le front national. En fait, la jeunesse française de 2022 vote d’abord Mélenchon, certes, mais ensuite Le Pen. En masse. En 2017, déjà, le DJ Laurent Garnier a été témoin d’une chose étrange. Lors d’un DJ set au Rex, il a lancé le fameux titre des Bérus. Le lendemain, alors qu’il postait l’extrait sur les réseaux sociaux, les commentaires en disaient long : " J’écoute beaucoup de house et de techno, je vote FN et j’emmerde cordialement ceux qui viennent me donner des leçons de vote ou de conduite ".

A partir de là, on comprend mieux le silence assourdissant des artistes, même s’ils se disent de gauche. Qui a envie de stigmatiser son public ? En 2006, Neil Young en avait déjà fait les frais quand il chantait en concert son titre " Let’s Impeach The President " (" Destituons le président ", à l’époque où Bush était parti en guerre en Irak sur base de mensonges). Chaque soir, la moitié de son public se levait pour lui tendre le doigt… Aujourd’hui, le mot d’ordre, chez les artistes (et leurs conseilleurs en communication), c’est : " Surtout, pas de politique ! "

Compétitivité et désarroi

Pour Christophe Pirenne, professeur d’histoire de la musique interrogé il y a cinq ans, il y a une explication à cela : " On voit que les valeurs du néo-libéralisme sont complètement intégrées dans nos modes de vie. Le discours concurrentiel, sur la compétitivité, fonctionne aussi au sein de la musique populaire. Ce n’est plus le discours hippie de Bob Dylan en 1964. Aujourd’hui, le discours, c’est qu’il n’y en aura pas pour tout le monde, il faut donc être le meilleur et écraser l’autre. C’est d’ailleurs le mode de fonctionnement de The Voice et de la télé-réalité qui est une mise en scène du libéralisme le plus vil. Quant au rap, il a toujours été une espèce de compétition, mais aujourd’hui, c’est plus hédoniste. Ce que prêchent les rappeurs, c’est leur propre réussite ".

Ainsi, si Akhenaton d’IAM était dans les rues en avril 2002, si on l’a beaucoup entendu sur les mesures sanitaires pendant le Covid, aujourd’hui comme en 2017, c’est le calme plat. Sur les réseaux sociaux, les artistes ne disent rien sinon annoncer leur prochaine tournée ou prochain album. Bref, Twitter & co sont juste des outils de promotion. Seul un Booba s’amuse à tacler Zemmour, mais cela ne va pas beaucoup plus loin que les blagues de potache de celui qui s’ennuie à Miami…

Quand on lui demandait pourquoi sa génération était autant éloignée de la politique, Damso nous expliquait que " c’est internet, ça ringardise la politique. Les gamins, ils voient passer tous ces trucs sur les politiques pourris, ils s’éloignent. J’ai l’impression que les gens se disent que c’est tellement de la tricherie que peu importe si on en parle ou non, ça ne changera rien. De cette manière, le fait de se recentrer sur soi est peut-être la chose la plus vraie parce que l’en-dehors est devenu totalement faux ".

Fachosphère et commerce

" Désarroi déjà roi " comme le scandait NTM. Les temps ont changé, on n’est plus en 2002. L’effet de surprise n’existe plus, on est habitué à l’extrême droite et, surtout, on ne fait plus confiance aux politiques. D’ailleurs, ces derniers ne recherchent plus forcément l’appui des artistes. " Les leçons de morale de ceux qui gagnent des milliers d’euros sur un film sont de moins en moins admises ", dit au Monde le consultant Hervé Chateauneuf, proche d’Eric Zemmour. " Le name dropping ne rappporte pas une voix ", ajoute quant à lui Frédéric Hocquard de l’équipe de Yannick Jadot. En clair, les artistes, comme les politiques, sont considérés comme déconnectés de la réalité des gens. Et ce n’est pas parce qu’une personnalité dit qu’il votera pour un tel ou un tel que les gens vont le suivre. Bien au contraire.

Pour un chanteur, se positionner aujourd’hui contre Marine Le Pen, c’est plus d’ennuis qu’autre chose. Benjamin Biolay, qui avait tenté une missive contre Dupont-Aignan (qui soutenait Le Pen) sur Instagram en 2017 en a eu pour ses frais : " Pour une petite insulte, j’ai eu droit à deux mille menaces de mort derrière, disait-il au Soir. Ils ne rigolent pas du tout. On a eu tout : les insultes antisémites et autres… (Dupont-Aignan) nous attaque en justice tout de même (…) Les artistes ne pensent pas qu’à leur petite personne mais aussi aux quatre enfants à nourrir et aux quinze collaborateurs à faire bosser. Il faut le dire, ce genre de plaisanterie que j’ai faite n’est pas bonne pour le commerce, c’est un désastre ". Dans ces conditions, mieux vaut se taire et attendre que ça passe. En espérant que ça passe…

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