Pourquoi le hip-hop et la BD font exploser les enchères

Les ventes aux enchères d’œuvres ou d’objets provenant du milieu de la bande dessinée ou de la culture du rap se multiplient. Une percée sur le marché qui prouve l’intérêt des collectionneurs et des spéculateurs.

Hip-hop ventes aux enchères @BelgaImage
Hip-hop ventes aux enchères @BelgaImage

En juin 2021, l’Hôtel Drouot – célèbre maison parisienne fondée en 1852, accueille une vente aux enchères de cartes Pokémon. La pièce la plus convoitée – une carte Dracaufeu de la première édition de 1999, part à 7800 euros. Drouot a marqué le marché de l’art avec des ventes d’œuvres de Delacroix, d’Ingres, de Picasso, de plusieurs successions – celle de Maupassant, celle de Brassaï. Mais Drouot est désormais connu pour avoir organisé les enchères sur un lot de cartes Pokémon, prouvant que le marché des ventes publiques n’est plus exclusivement – et depuis longtemps – réservé aux œuvres et aux objets d’art.

Une carte Dracaufeu de la première édition de 1999

Une carte Dracaufeu de la première édition de 1999

C’est simple, si on respecte la loi, on peut tout vendre aux enchères.  Des voitures, des montres, des bijoux, des vins, des sacs à main, des vêtements (les dressings de Catherine Deneuve et de Claudia Cardinale en 2019), des collections privées (celle d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé a été un événement international en 2009.) Ne parlons pas de la bande dessinée, nouvelle place d’or des enchères, qui réussit des scores de ventes dépassant l’entendement au regard de ce que l’on considérait jadis comme un art mineur.

Editions et planches originales, dessins et crayonnés signés, statuettes et lettres, la bande dessinée est une manne incroyable qui fait frémir de plaisir collectionneurs et spéculateurs. En 2014, une double page à l’encre de Chine d’Hergé a été adjugée à 2,5 millions d’euros (2.654.400 euros avec les frais, ces frais qu’il faut ajouter au prix adjugé et rémunèrent l’organisation de la vente.) Le phénomène de l’envol des prix s’observe également aux Etats-Unis où, en 2019, un exemplaire original du premier Marvel Comics daté de 1939 a été vendu 1,26 millions de dollars. Une folie lorsqu’on pense à son prix d’origine : 10 cents.

“Hergé est le Ingres du XXe siècle”

La récente vente chez Millon, maison bruxelloise qui a creusé le marché de la bande dessinée, a confirmé l’intérêt des collectionneurs pour des pièces rares (il y en avait 600, 96 % ont été acquises et elles ont rapporté 920.000 euros.)  “Le phénomène n’est pas nouveau, mais les prix d’aujourd’hui sont incomparables à ceux d’hier, commente Didier Pasamonik, historien de la bande dessinée et directeur général du site Actuabd. " Les prix suivent une courbe ascendante qui s’explique par la reconnaissance de la bande dessinée par le marché de l’art, par le pouvoir d’achat d’un public passionné par la BD  depuis 1950 jusqu’à 2000 . C’est une génération qui vient là pour acheter sa Madeleine de Proust, même si la valorisation de la bande dessinée est telle qu’un original d’Hergé peut atteindre un million d’euros et tous les journaux en parlent.”

ENCHERES TINTIN @BelgaImage

ENCHERES TINTIN @BelgaImage

Un intérêt pour des œuvres qui circulent de plus en plus sur le marché et une explosion des prix qui devraient continuer à s’affirmer. “La curiosité du marché pour la culture populaire va transiter par les mangas, poursuit Didier Pasamonik.  Les planches des Japonais, c’est le futur Eldorado des collectionneurs de bande dessinée, tout se questionnant sur l’intérêt que la génération manga continuera à porter aux mythes d’Hergé ou de Franquin et aux œuvres du patrimoine. Des œuvres soumises à la spéculation, un dessin d’Hergé peut valoir plus qu’un dessin de Watteau, voire d’Ingres. Mais c’est ça la réalité : Hergé est le Ingres du XXe siècle. Et puis enfin, le marché ne s’arrêtera pas d’évoluer car, comme pour le marché de l’art, il y aura sans doute des artistes oubliés de la bande dessinée que le marché finira par redécouvrir.”

Baskets, dessins, flyers…  Tout est à vendre

Très apprécié par les acheteurs russes et chinois, le marché des enchères a beaucoup souffert de la crise sanitaire, les ventes sur Internet n’ayant pas réussi à réajuster l’équilibre suite à l’effondrement du secteur. Un secteur qui poursuit, vaille que vaille, son exploration des trésors de la sous-culture, transformant ici et là une simple vente en événement spectaculaire. L’intérêt des collectionneurs pour la scène hip-hop s’est déjà vérifié à plusieurs reprises avec, notamment – ce chiffre atteint chez Sotheby’s en 2021 par une paire de baskets Nike Air Yeezy 1 de Kanye West, vendue pour la modique somme de 1,8 millions de dollars. Pour Brahm Wachter, responsable du streetwear et des nouveaux objets de collection chez Sotheby’s, ce montant délirant “témoigne du fait que Kanye West est l’un des designers les plus influents de notre époque.”

Nike Air Yeezy 1 de Kanye West

Nike Air Yeezy 1 de Kanye West

Car oui, Sotheby’s a ouvert une section “streetwear et nouveaux objets de collections” où seront bientôt mis aux enchères en avril un lot comprenant un vélo ayant appartenu à Eric Clapton, une paire de baskets Nike collector Back To The Future, un tee-shirt porté par Will Smith dans Men In Black (en passant, on est curieux d’observer la cote qu’atteindra cet objet après le feuilleton de la gifle…) La même maison a récemment mis en vente un lot important d’objets issus de l’univers du rap – The Art And Influence Of Hip-hop – dont la pièce la plus inattendue – un livret de dessins et de haikus de Tupac Shakur réalisés à l’âge de 11 ans – a été estimée entre 200.000 et 300.000 dollars et vendu à 302.400 dollars.

Tupac Shakur Haikus

Tupac Shakur Haikus

D’autres – comme ce dessin datant de 1983 signé du graffeur historique Futura 2000 (estimé entre 30.000 et 50.000 dollars, vendu 189.000 dollars) ou cette collection de flyers (estimée entre 20.000 et 30.000 dollars, vendue à 35.000 dollars) soulignent l’hystérisation de la cote d’œuvres ou d’objets sur lesquels peu de monde aurait miser de l’argent au moment de leur production.

sothebys

Premiers flyers Hip Hop du légendaire DJ Jazzy Jay, fin des années 1970-début des années 1980 (Sotheby’s)

“Le rap s’est gentrifié”

Spécialiste de l’histoire du hip-hop, auteur de plusieurs ouvrages sur le rap et la musique noire, Olivier Cachin tombe des nues. “Je savais que ce genre de folie existait pour les baskets, commente-t-il, mais je ne pensais pas qu’on pouvait atteindre des prix aussi surréalistes pour des memorabilia comme des magazines ou des flyers originaux. Je peux comprendre cette valorisation sur des dessins d’Hergé ou de Franquin, mais ici il y a quand même beaucoup d’objets qui n’ont pas été créés par des artistes. Est-ce que ces objets valent vraiment le prix adjugé ? S’il y a des gens pour les acheter et les payer, je dirais que la réponse est oui.”

Que le marché de l’art se penche ainsi sur l’imagerie du hip-hop est sans doute un pas supplémentaire dans la reconnaissance du rap comme culture majeure. Les maisons de ventes publiques faisant partie des instances observant le va-et vient des tendances, elles permettent une meilleure inclusion des courants et phénomènes populaires. Un peu comme le graffiti et le street art sont entrés dans les galeries et les musées, la mythologie urbaine du rap pénètre les salles de ventes les plus prestigieuses. “Comme toute contre-culture efficace, le hip-hop devient la culture dominante, poursuit Olivier Cachin. La prochaine étape, ce sera sûrement des lycées baptisés au nom de Tupac Shakur ou une université MC Solaar. Les gamins qui ont découvert le rap hier sont aujourd’hui dans des positions de pouvoir car oui – le rap s’est gentrifié. Ça y est, le hip-hop est devenu un placement… ”

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