Le voilier de Jacques Brel va reprendre la mer

Sauvé de l'oubli par une improbable équipe de fans du grand Jacques, le voilier avec lequel le chanteur a tenté de faire le tour du monde va être remis à l'eau le 8 avril prochain. Quelle aventure !

Le voilier de Jacques Brel va reprendre la mer
Belga

Pendant vingt ans, l’Askoy est resté échoué sur les côtes de Nouvelle-Zélande. Il allait finir comme ça, pourri et oublié de tous. C’était sans compter sur les frères Wittevrongel, ceux-là même qui avaient vendu des voiles à Brel en 1974 alors que celui-ci s’apprêtait à se lancer dans un tour du monde. En 2003, ils décident d’aller récupérer ce bateau mythique. Vingt ans plus tard, l’Askoy est prêt à reprendre mer.

" Nous avons rêvé un impossible rêve, il devient de plus en plus possible ", explique Staf Wittevrongel au Figaro, qui relate cette aventure incroyable dans ses pages. Le 8 avril prochain, jour d’anniversaire du grand Jacques (il aurait eu 93 ans), l’Askoy II sera mis à l’eau à Zeebruges, là où il fut retapé de fond en combles par une équipe improbable : les frères Staf et Piet Wittevrongel (82 et 74 ans), Jean-Bernard Bonzom, ancien technicien chez Dassault qui avait déjà retapé le beechcraft Jojo (autre joujou appartenant à Brel) et Arnaud Bassecourt, alias Arnaud Askoy, ancien flic devenu interprète de Brel pour récolter des fonds.

Piet Wittevrongel

Piet Wittevrongel – Belga

" Je ne change rien "

En 1974, Jacques Brel quitte le show-business et s’achète un voilier deux mâts pour faire le tour du monde en trois ans. Il était déjà pilote d’avion, possédant notamment un beechcraft nommé Jojo du nom de son grand ami décédé. Il s’est mis à la navigation et s’apprête à partir avec sa fille France (21 ans) et sa nouvelle compagne Maddly Bamy (31 ans) rencontrée sur le tournage du film de Lelouch L’aventure, c’est l’aventure. Un titre prémonitoire.

Il débarque alors à Zeebruges pour acheter des voiles aux Wittevrongel. " Quand il nous a déroulé les plans de son bateau, nous ne l’avions pas reconnu, se souvient Staf Wittevrongel. C’était un Belge ordinaire qui parlait flamand avec un accent de Bruxelles. Je l’ai pris pour un farfelu jusqu’à ce qu’il dise : “Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer, je suis Brel.” Mon père, Jan, lui a dit : “Tu n’as pas la pointure, il faut quatre types pour manœuvrer un tel bateau.” Brel a apprécié son honnêteté et a répondu : “Je ne change rien.” "

Les travaux sur l’Askoy en 2018 – Belga

Tropique du cancer

Le trio part d’Anvers le 24 juillet 1974, direction les Antilles. Mais, lors d’une escale aux Canaries, il ressent une forte douleur à la poitrine. Il rentre en Europe et les médecins lui diagnostiquent un cancer au poumon. Après une opération, contre l’avis de tous, il repart en direction des Antilles. Les tensions entre la compagne et la fille sont à leur comble. France Brel quitte l’aventure à Fort-de-France. Le couple traverse le canal de Panama et, après deux mois d’une traversée du Pacifique, jette l’ancre aux Marquises, un archipel de la Polynésie française.

En 1976, Brel revend l’Askoy a un couple de hippies américains. On perd la trace du bateau jusqu’en 1982 où il sert à transporter du poisson pour un négociant américain. Entre-temps, le cancer a rattrapé Brel, qui meurt le 9 octobre 1978, non sans avoir enregistré un ultime album : " Les Marquises ". C’est là, à côté de Gauguin, qu’il est enterré.

Ostende, Bruxelles, Cannes…

En 1988, l’Askoy fait la une des journaux : on y a trouvé dix tonnes de marihuana à son bord. En 1993, le gouvernement de Fidji le met en vente. La même année, on le retrouve échoué au large de la Nouvelle-Zélande. C’est là qu’il allait finir. Mais France Brel, qui s’occupe désormais de la fondation Brel, fait savoir aux frères Wittevrongel que l’épave du bateau a été localisée, à l’autre bout du monde, oubliée de tous. Les deux Flamands décident de se lancer dans l’aventure et de le sauver. En 2008, l’Askoy arrive tant bien que mal au port d’Anvers. Mais le plus dur reste à faire…

L'Askoy en 2010

La coque de l’Askoy en 2010 – Belga

En 2015, l’Askoy II arrive à Zeebrugge. La partie métallique a été restaurée, tout comme les cloisons, le pont, les cabines et le gouvernail. À 750 kilomètres de là, à Divonne-les-Bains, près de la Suisse, Jean-Bernard Bonzom rencontre Arnaud Askoy lors d’un de ses concerts. En 2020, en plein confinement, Jean-Bernard Bonzom, qui a déjà retapé le beechcraft Jojo aux Marquises, part pour Zeebruges et s’installe sur l’Askoy pour la rénovation. " Les peintures, vernis, moteurs… ont été fournis gracieusement, explique-t-il au Figaro. L’industrie maritime aide volontiers, car Staf a toujours été d’une extrême gentillesse ".

L’histoire n’est pas terminée. Il manque encore 100.000 euros, dont l’aide promise par le gouvernement flamand, pour que l’Askoy reprenne la mer. Mais un calendrier est déjà instauré : Ostende, Bruxelles, Cannes. Et puis les Marquises, la dernière demeure de Brel devenue un archipel à sa mémoire.

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