Intime Festival : l’interview de Philippe Jaenada

Namur joue les capitales de la culture en accueillant simultanément le Doux mois d’août, le Festival des Solidarités et l’Intime Festival. À l’affiche de  ce dernier, l’auteur Jaenada donne un gros coup de massue sur la rentrée avec Au printemps des monstres, livre massif et accaparant qui confirme la prédominance de la littérature du réel.

Philippe Jaenada - BELGA

Philippe Jaenada écrit des livres qui lui ressemblent – corpulents, ­charpentés, tonitruants, volubiles et drôles. L’humour anisette dont il est capable, il le distille dans des récits puissants qui, depuis plusieurs années, relatent des faits divers plus ou moins oubliés. Sulak (portrait du braqueur des années 80 Bruno Sulak), La petite femelle (réécriture de l’affaire Pauline Dubuisson qui, en 1953, assassine son ex-compagnon), La serpe (enquête sur un ­triple meurtre en 1942 dans un manoir fermé de l’intérieur, un Agatha Christie mégamix et délirant auréolé du prix Femina en 2017).

Aujourd’hui, Jaenada frappe de plein fouet la rentrée avec Au printemps des monstres, livre vertigineux qui reprend et met à jour dans ses moindres détails l’affaire de l’Étrangleur qui, en 1964, terrorise la France optimiste des yé-yé et des DS. L’affaire commence le 27 mai 1964 (lendemain de la naissance de Jaenada) avec la découverte du corps de Luc Taron, un gamin de 11 ans. Les médias s’emparent de ce fait divers et le transforment en feuilleton, ­suivant les innombrables (54!) messages narquois que l’auteur du meurtre adresse à la police, aux rédactions et aux parents dont il aime moquer la douleur. À Paris Presse, le 13 juin 1964, il écrit: “Je suis de la graine qui pousse au printemps des monstres”, résumant la folie d’un homme qui joue avec les pieds des enquêteurs mais finit par être arrêté en juillet. Il s’appelle Lucien Léger. Il dit être innocent. Il dit avoir inventé le personnage de l’Étrangleur par goût du frisson. En 1966, il sera condamné et ­passera quarante et un ans à l’ombre.

Dans un texte homérique qui s’aventure dans les recoins les plus reculés du dossier, Jaenada est tapi derrière chaque phrase, intervient de façon intempestive dans des parenthèses acrobates qui forment sa signature. Une mise en abyme qui donne le tournis et permet à l’auteur de se mettre en scène dans sa propre enquête, attentif à nous donner des nouvelles de l’évolution de son travail mais aussi de sa santé et de son hygiène de vie, loin d’être exemplaire. Au printemps des monstres est un livre passionnant qui, entre les lignes, propose une relecture du Petit ­Chaperon rouge, le meurtre de Luc, enfant qui avait peur des loups et dont le cadavre sera retrouvé en forêt, renvoyant au ­trouble fondateur du conte de Perrault.

Quelle connaissance aviez-vous de l’affaire Lucien Léger?
PHILIPPE JAENADA – L’affaire ne me disait rien. Un jour, j’étais invité sur France Inter avec l’avocat Henri Leclerc qui publiait ses mémoires. Pour ne pas avoir l’air d’un abruti, je lis son livre et je découvre quelques pages consacrées à l’affaire. En me renseignant, je m’aperçois qu’en 2005, on a beaucoup parlé de sa libération car, après ­quarante et un ans de prison, Lucien Léger était considéré comme le plus vieux prisonnier de France. Dans ce que je lisais de l’affaire, il y avait quelque chose qui m’attirait, en commençant par cette particularité: cent pour cent des gens étaient persuadés de sa culpabilité – ce qui n’était pas le cas dans les autres affaires que j’ai traitées, celle de Pauline Dubuisson dans La petite femelle ou d’Henri Girard dans La serpe. Du coup, j’ai jeté un œil et pendant trois ans et demi, j’ai été englouti, sept jours sur sept, par cette affaire qui reste trouble puisque, pour moi, même si je n’ai pas trouvé de preuves, je suis convaincu que Lucien Léger est innocent.

Votre livre raconte l’histoire d’un petit garçon qui meurt le lendemain de la naissance d’un autre petit garçon, vous. On sait que vous aimez vous mettre en scène dans vos récits, mais n’y a-t-il pas cette fois un plus grand souci d’engagement existentiel?
C’est une coïncidence anecdotique car si le ­meurtre était survenu en 1962 ou en 1968, je l’aurais quand même raconté. Mais cette ­coïncidence a pris une tournure plus importante: le fait que j’arrive sur terre au moment où l’affaire commence me permet d’avancer comme un modeste témoin du temps qui passe. Je retourne sur tous les lieux où s’est déroulée l’affaire, comme un reporter du temps qui passe, ce passage du temps étant illustré par mon physique, ma jambe, mon souffle qui ne vont pas bien. Et ­évidemment, tout est vrai.

Si La petite femelle et La serpe évoquent une France qui n’existe plus, Au printemps des monstres montre une société qui émerge – notamment par le phénomène d’hystérisation de l’affaire par la presse…
Si le livre raconte le début de ma vie, il raconte aussi le début de la société d’aujourd’hui, avec ses outrances. Le transfert de Lucien Léger de la prison au palais de justice devant les caméras, c’est de la téléréalité avant la téléréalité. Il y a eu une négociation entre la police et l’ORTF pour que tout se passe à vingt heures pour l’ouverture du journal. Aujourd’hui, ça paraît presque ­évident, mais en 1964, personne n’avait prévu l’impact de la chose.

Votre récit est ponctué de références à l’œuvre de Modiano et ce n’est pas une coquetterie littéraire…
C’est un autre hasard. Dans les archives, une note du juge qui demande à entendre Albert Modiano, le père de Patrick Modiano, dont je suis fan. Albert Modiano et Jacques Boudot-Lamotte, un personnage de l’univers de Modiano qui a vraiment existé, ont été entendus dans l’affaire, et je pense que ­Jacques Boudot-Lamotte est, peut-être pas frontalement, impliqué dans la disparition du petit Luc.

Comment expliquez-vous cette littérature  du réel qui, d’Emmanuel Carrère à Florence Aubenas, en passant par Ivan Jablonka, s’empare du fait divers?
C’est plus qu’une tendance, c’est carrément un mouvement littéraire. Internet permet de retrouver des documents et des témoins. Durant le premier tiers de mon travail, je ne bouge pas de mon bureau… Il y a aussi l’idée que, dans notre monde instable, raconter la réalité dans un livre, ça fixe le monde, ça le stabilise. Enfin, je pense que le domaine de la fiction a été monopolisé par les séries et les films, que la littérature se décale sur un terrain où elle peut être plus efficace. Comme quand la photographie est arrivée et que les peintres ont arrêté de faire des portraits réalistes pour se diriger vers l’impressionnisme et le cubisme. J’ai l’impression qu’Au printemps des monstres est impossible à raconter en images dans ses zones floues et ses doutes.

Sur l’écriture du réel, quelle est votre limite?
Je n’ai aucune limite sauf celle qui blesse. Rien n’est plus important que les gens, même si certains ­affirment que la littérature passe avant. La mère de Luc Taron est toujours vivante, elle a 92 ans, ça me brise le cœur de savoir qu’elle va peut-être lire le livre.

Vous redoutez sa réaction?
Stéphane Troplain et Jean-Louis Ivani ont écrit un document sur l’affaire, Le voleur de crimes, et l’avaient prévenue. Ils ont reçu une mise en demeure de son avocat. Je lui ai aussi écrit une lettre, elle ne m’a pas répondu… Quand le service juridique de ma maison d’édition a lu le manuscrit, j’étais terrifié, je m’attendais à devoir enlever certains passages – je sous-entends quand même que Suzanne Taron a menti, que son mari pourrait être impliqué, je dis qu’à 20 ans, elle était prostituée occasionnelle pour vieux messieurs… Et finalement, on m’a dit que ça passait. Mais c’est la seule chose qui me gêne: j’espère qu’elle ne lira pas le livre.

Philippe Jaenada à l’Intime Festival de Namur, les 27 et 28/8. www.intime-festival.be

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