L’incroyable histoire derrière les milliers de manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline

Disparus à la Libération, ils viennent de ressurgir après une véritable épopée.

Louis-Ferdinand Céline en 1955 @BelgaImage

Jusqu’à sa mort en 1961, Louis-Ferdinand Céline le répétait à l’envi: en 1944, il a été victime d’un vol. Depuis, l’histoire a pris des allures de mythe. Même ses ayants droit, héritiers de son œuvre littéraire, ne savaient pas quoi en penser. Et voilà que début août, Le Monde révèle que les fameux manuscrits dérobés à l’écrivain existent non seulement toujours mais aussi qu’ils ont été retrouvés. Un petit miracle rendu possible après de multiples rebondissements qui ont émaillé le parcours de ces feuillets.

Un jour à Montmartre

Pour comprendre ce qui s’est passé, retour donc à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Céline est alors un antisémite convaincu. Son pamphlet «Bagatelles pour un massacre» publié en 1937 transpire le racisme et, sous le joug allemand, ses attaques contre les juifs redoublent de violence. Il a des liens étroits avec les milieux collaborationnistes et soutient ouvertement le régime nazi. Selon les historiens Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, il est aussi à l’origine de «dénonciations de judéité de six voire sept personnes, ainsi que deux dénonciations de communistes».

Quand les Alliés arrivent, c’est la panique. Le 17 juin 1944, juste après le débarquement de Normandie, il quitte la France, direction l’Allemagne nazie. Il laisse alors chez lui, rue Girardon à Montmartre, des milliers d’écrits qu’il ne retrouvera jamais. Il reviendra en France en 1951 après avoir été amnistié au titre de «grand invalide de guerre» mais ses manuscrits se sont évaporés. En réalité, lors de la Libération, des résistants se sont infiltrés chez Céline. Les fameux papiers sont dérobés. Point, en apparence, final.

Une révélation différée

Aucune trace ne subsiste de ce trésor… jusqu’en 2006. Un journaliste d’investigation de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, est alors entré en contact avec une mystérieuse personne qui s’avère en possession des précieux manuscrits. Cet individu se présente comme mandaté par des enfants des résistants qui sont entrés dans l’appartement de Céline.

Les papiers auraient alors pu être révélés au grand jour, mais il n’en est rien. Car cet anonyme fait jurer à Jean-Pierre Thibaudat qu’il ne révélera pas tout de suite ce qu’il vient de découvrir. Le but: éviter que cela profite à la veuve de Céline, l’ex-danseuse Lucette Destouches, qui était toujours en vie et qui était elle aussi mêlée à la collaboration. Il se dit que Thibaudat, journaliste de gauche, sera fidèle à cette volonté et c’est effectivement le cas.

Mais en 2019, les choses se précipitent. Lucette Destouches meurt à l’âge de 107 ans. Peu après, Thibaudat contacte les ayants droit et ces derniers, frustrés que cette révélation n’ait pas eu lieu plus tôt, attaquent le journaliste en justice. Selon eux, il y a non seulement un préjudice financier de plusieurs millions d’euros mais aussi un préjudice moral vis-à-vis des lecteurs de Céline qui n’auront jamais connu certaines parties de son œuvre.

Des romans complétés ou inédits et des textes antisémites

Quoi qu’il en soit, le contenu de ces manuscrits constitue un véritable trésor constitué d’inédits et de premières versions raturées, corrigées, etc. Près de 1.600 pages concernent par exemple le roman «Mort à crédit». Il y a aussi un nouveau texte, intitulé «Londres» et des séquences inconnues de «Casse-Pipe» dont il s’avère que seul un quart du roman initial était connu jusqu’ici.

Sans surprise, les éditeurs sont sur le coup, comme le confirme l’ayant droit François Gibault à France Info. «J’ai eu Antoine Gallimard tout à l’heure, qui est évidemment intéressé, je suis également sollicité par d’autres éditeurs, il est certain qu’un gros travail va être fait et qu’il y aura des compléments d’édition», confie-t-il. «Il y a semble-t-il des documents qui ont servi à l’écriture des pamphlets antisémites. Il y a aussi, manifestement, une correspondance avec Robert Brasillach [un auteur collaborationniste, figure de l’antisémitisme français]».

Pour en savoir plus sur le contenu, il va cependant falloir être patient. Tous ces écrits doivent être décortiqués, recopiés, etc., avant publication. Ces inédits ne devraient donc parvenir au public que dans plusieurs mois minimum. Aucune date de parution n’a été donnée.

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