Le mystérieux Mister Vernes

Disparu le 25 juillet dernier à l’âge de 102 ans, il avait fait de sa vie un roman aussi rocambolesque que les aventures de Bob Morane.

Henri Vernes @BelgaImage

Henri Vernes, né Charles-Henri Dewisme à Ath en 1918, a toujours affirmé qu’il n’était pas Bob Morane. Pourtant, si l’on en croit ses Mémoires (Éditions Jourdan, 2012), sa longue vie est peuplée de voyages, d’histoires d’amour et de trafics qui, mis bout à bout, composent le portrait d’un homme qui s’est parfois amusé à brouiller les pistes et à se fabriquer un personnage de roman. Il se voyait comme l’union de deux parties distinctes et indissociables: “D’un côté, C.-H. Dewisme, homme de ­gauche qui pensait au centre, parfois même à droite, par simple goût de la contradiction. Et de l’autre, Henri Vernes, contraint aux tabous de la littérature dite pour jeunes”.

Avant tout, c’était un homme libre. Antimilitariste, anticlérical, se méfiant de la morale et des conventions, Henri Vernes n’a jamais obéi qu’à ses envies. Et aux ­femmes. Il n’a été marié qu’à deux ­reprises mais ses “amies” furent nombreuses. C’est une amie de sa mère qui l’a fait passer, à 13 ans, de l’enfance à l’âge adulte. S’il part pour la Chine à 19 ans, c’est à cause d’une femme. C’est aussi grâce à une femme qu’il fournira des ­renseignements à un réseau de résistance.

Si rien de ce qu’il révèle n’est inventé, l’écrivain n’a jamais pu s’empêcher de romancer le récit de sa vie: son slow avec Juliette Gréco, ses trafics de livres ou de diamants, son amitié avec Consuelo, la veuve d’Antoine de Saint-Exupéry. Il avait aussi une langue qui ne traînait pas dans sa poche, notamment pour exprimer le peu d’estime qu’il éprouvait pour des artistes comme Hergé (“Un piètre dessinateur”) ou Magritte (“Ceci n’est pas un peintre”). Il leur préférait Permeke, Ensor ou Franquin.

Même s’il a écrit environ 230 romans et vendu plus de 40 millions d’exemplaires dans le monde entier, la littérature était presque un détail dans cette vie bien remplie. “Au début, Bob Morane n’était qu’un travail alimentaire, déclarait-il. Et ça l’est resté dans une certaine mesure.” Ce qui ne l’a pas empêché de livrer un nouveau titre tous les deux mois pendant des années, écrivant la nuit, carburant au Coca et à l’aspirine pour rester éveillé ou faisant appel à des plumes extérieures quand il n’avait pas le temps.

Son appartement était comme sa vie:  bien rempli! Comme l’explique Alain de Grauw, son ami et secrétaire au cours des quinze dernières années: “C’est un musée. Henri était collectionneur d’armes à feu, d’objets médiévaux et de livres anciens. Il se demandait ce que tout cela allait devenir quand il ne serait plus là. La postérité, il s’en foutait, même s’il aimait bien qu’on parle   de lui. En revanche, il s’inquiétait pour ses ­souvenirs personnels et ses photos de famille”.

À 100 ans passés, il avait commencé un nouveau Bob Morane qu’il a dû interrompre à cause de ses problèmes de vue. C’est le premier de la série où il n’aura pas écrit le mot “Fin” à la dernière page

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