Quand Rudy Léonet rencontre George Michael « À l’époque, c’est juste un gamin de 23 ans qui joue avec les codes »

Illustrée par Clarke, la série Access All Areas est extraite d’un recueil qui paraîtra en octobre. Rudy Léonet y convoque les stars qu’il a croisées durant sa carrière. Ce jour de septembre 1987, il a rendez-vous avec George Michael…

George Michael @BelgaImage

Le matin du 25 décembre 2016, je me lève et j’ai des dizaines de messages et de notifications sur mon téléphone. George Michael est mort. Ce serait mentir de dire que je suis ­surpris, mais je suis quand même choqué et très triste. Beaucoup de messages venant de collègues journalistes me demandent de rappeler pour témoigner, dire quelque chose, rendre un hommage. Je n’ai pas le cœur à ça et je sais que les candidats ne manqueront pas. Alors je ne ­rappelle personne et je garde mon chagrin pour moi. Et puis ce ­dimanche-là, je dois partir pour Amsterdam. Quand j’y arrive, mon chemin passe ironiquement devant l’American Hotel…

En septembre 1987, j’étais dans l’ascenseur de cet hôtel qui m’emmenait à l’étage de la chambre de George Michael. J’allais le rencontrer pour la première fois et j’avais le sentiment que j’avais rendez-vous avec Elvis, Bowie, McCartney, Lennon, Jagger, Prince, Madonna, Michael Jackson – tout ça réuni en même temps dans une seule pièce et dans un seul corps. Il s’apprêtait à sortir son album “Faith”. Pour beaucoup c’était comme si le chanteur de Spandau Ballet ou de Duran Duran s’offrait une escapade solo. Un coup de marketing avant de reformer Wham!, la hit-machine qu’il venait d’euthanasier publiquement le 28 juin 1986 par un concert d’adieu – The Final – au stade de Wembley. Mais pour lui cette aventure solo était un aller sans retour et c’était le grand voyage de sa vie.

George Michael a écrit “Last ­Christmas” quand il avait 19 ans et l’a enregistré deux ans plus tard. C’était un surdoué, en anglais on dit “gifted” comme si une bonne fée s’était penchée sur son berceau. Il avait un sens immédiat de la pop musique, unique et inné. Il était tellement intuitif, ­tellement juste, tellement bien dans son époque. Sauf que lui veut amorcer un virage et une métamorphose. Éternel insatisfait, il n’aura de cesse de vouloir devenir un équivalent de ­Lennon ou Elton avec le respect, l’approbation, les honneurs et surtout la reconnaissance de ses pairs.
Mais c’est une longue histoire dont on ne connaît pas encore l’issue lorsque j’entre dans la suite de l’American Hotel.

Il est tout sourire et paraît beaucoup plus jeune que sur les photos où il est souvent dissimulé derrière ses lunettes et sa barbe. C’est juste un gamin de 23 ans qui joue avec les codes et qui sait très bien ce qu’il veut: être numéro un mondial ou rien. Il fera tout pour y parvenir. Il me serre la main et je vois sa bague avec les ini­tiales Yog pour ­Yórgos, son vrai prénom grec et qu’il porte probablement comme une revanche. Ce qui le met à l’aise, c’est que je lui passe immédiatement le bonjour de Simon Climie que j’avais ­rencontré juste la veille. Climie avait écrit I Knew You Were Waiting (For Me), le duo que George avait ­partagé avec Aretha Franklin. On entame la conversation et, alors que le monde entier lui tend les bras sans condition, ses mots sont pleins d’insécurité, il est très inquiet, pas du tout sûr de lui, il cherche l’approbation, il demande confirmation qu’il fait bien de faire ce qu’il fait. Il recherche la critique, pas les compliments qui ne l’aideront pas à avancer et à faire encore mieux. ­Contrairement à l’image impeccablement cool qu’il renvoie, il n’a absolument aucune confiance en lui.

Au détour d’une réponse, il finira par me dire cette phrase que j’ai souvent répétée et qui a fini par prendre tout son sens ce matin de décembre 2016. Alors que le monde entier lui envoyait tous les signaux pour lui confirmer qu’il était la future  pop star des années 90, il m’a posé une devinette: ”Tu ­connais la différence entre Madonna, Prince, Michael Jackson et moi? Madonna, Prince et Michael Jackson pensent qu’ils sont vraiment Madonna, Prince et Michael Jackson. Mais moi, je sais très bien que je ne suis pas George Michael”.

George Michael - AAA

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